Texte intégral de la mini conférence (20')

Changer de société, pourquoi et comment ?

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Le Covid19 et le confinement ont interrompu un mouvement de protestation grandissant dans le pays, principalement axé contre la réforme des retraites. Un an plus tôt il y avait eu les Gilets jaunes. Il y avait donc un grand mécontentement qui ne peut plus s'exprimer mais n'a pas disparu pour autant. Il provient de l'augmentation des difficultés économiques pour un grand nombre d'entre nous, ainsi que de l'augmentation des injustices. Ces mouvements sociaux exprimaient aussi une grande défiance envers nos dirigeants, qui n'a pas disparu non plus. Elle provient en partie du fait que le "monde politique" est devenu un monde à part, complètement déconnecté de la vie réelle, dans lequel pourtant les décisions se prennent. Cette explication n'est cependant pas suffisante.

C'est l'ensemble de notre organisation sociale qui rend la confiance impossible. Comment en sommes-nous arrivés à cette idée ? Lorsque nous avons cherché à comprendre pourquoi les gens se comportaient de plus en plus violemment, verbalement et physiquement, nous avons identifié une conjonction de deux facteurs. Un facteur psychologique provenant de notre éducation, nombre d'entre nous ont pu être conditionnés à vouloir s'imposer – et ne pas montrer qu'ils ont tort ou qu'ils ont peur, etc. Et un facteur social, provenant de la structure hiérarchisée, pyramidale, de nos organisations sociales. C'est la conjonction de ces deux facteurs qui a des effets négatifs sur la société. Voyons cela plus précisément.

Dans une organisation pyramidale, les places du haut sont survalorisées et assorties de privilèges tandis que celles du bas sont dévalorisées et défavorisées, ce qui peut donner envie d'en gravir les échelons. Étant donné qu'il y a toujours moins de places à l'échelon supérieur que de prétendants à y monter, cela produit de la compétition sociale et de la rivalité relationnelle. Dans ce contexte, les personnes ayant été conditionnées à s'imposer (par la force ou par la manipulation) gravissent plus facilement les échelons. Celles qui arrivent en haut sont souvent admirées, car ce ne sont pas seulement les places qui sont hiérarchisées mais les personnes elles-mêmes. Quant à celles qui sont en bas, elles sont plutôt méprisées.

Cette structure produit donc de l'inégalité, de l' injustice, de la compétition sociale et de la violence. Malgré cela elle s'est généralisée si bien que nous la trouvons à tous les niveaux de la société. Dans les familles lorsqu'il y a une autorité qui s'impose, dans les écoles où les notes hiérarchisent les élèves, dans les entreprises, dans les organismes de gouvernance. Les Nations elles-mêmes sont de structure pyramidale et maintenant, avec la mondialisation des transports et des communications, c'est la communauté humaine tout entière qui est prise dans une immense Pyramide. L'argent y est un critère majeur de hiérarchisation des places et des personnes. Les plus riches étant la plupart du temps admirés tandis que les plus pauvres sont plaints dans le meilleur des cas, ou rendus responsables leur situation dans le pire  des cas.

La généralisation de la structure pyramidale fait que nous pouvons penser que c'est la seule façon de vivre en société, d'autant plus que cela peut paraitre naturel puisqu'il y a aussi dans la nature des organisations pyramidales. Dans certains groupes d'animaux, le dominant qui est en haut de l'organisation a des privilèges, mais remarquons que c'est en contrepartie d'un service rendu au groupe, celui d'assurer sa sécurité. Et ce dominant, finira par être remplacé par un autre, qui émergera du groupe parce qu'il aura la capacité d'assurer mieux que lui cette fonction de sécurité pour le groupe. Chez nous, les humains, il y a aussi des organisations très hiérarchisées et pyramidales, qui fonctionnent très bien. C'est le cas des corporations destinées à des missions très spécifiques, comme une compagnie de sapeurs-pompiers. La hiérarchisation est acceptée parce qu'elle est indispensable pour répondre au mieux à la mission et ça fonctionne bien parce qu'il y a un lien de confiance entre tous.

Malheureusement, ce n'est ce type d'organisations qui s'est généralisé chez nous. Ce sont plutôt des organisations dans lesquelles les personnes étant en haut ne se préoccupent pas, ou pas suffisamment, des difficultés de celles qui sont en bas. Les 1%  les plus riches et des PDG des très grandes entreprises agissent principalement pour leurs intérêts personnels et ceux des grands actionnaires. Même quand ils investissent dans des œuvres socialement utiles ils en retirent des bénéfices fiscaux, ainsi que des bénéfices narcissiques car ils médiatisent leurs actions (ce qui leur permet d'être admirés un peu plus). Ce n'est pas le cas de tous les PDG mais c'est très fréquent, ce qui explique la défiance de la base. Autre différence par rapport à ce qui se passe chez les animaux, les 1% les plus riches ont leur place assurée à vie et ils la transmettent à leurs enfants.  

Nous pouvons nous plaindre de ces organisations pyramidales (que nous avons créées nous-mêmes ne l'oublions pas), ou nous en moquer, mais le plus important est tout de même de réfléchir à comment nous pourrions les changer. Faire un peu d'histoire pour comprendre comment nous avons créé cette Grande Pyramide va nous être utile pour la déconstruire.

Remontons aux origines de l'humanité pour voir comment tout a commencé. Il y a environ 10 000 ans, l'invention de l'agriculture et de l'élevage a eu pour conséquence que l'humanité, qui était auparavant nomade vivant de chasse et de cueillette, s'est sédentarisée. Elle a créé les premiers villages. Pour J.P. Demoule (archéologue), ça marque le début de l'augmentation des populations humaines, de l'apparition de la guerre et des chefs ainsi que de la prise de contrôle de la planète par les humains.

Depuis, les villages sont devenus des villes, il y a eu la création des États-nations et le progrès technique a été utilisé pour dompter la nature dans un premier temps. Puis, beaucoup plus tard, pour la saigner au profit d'une sur-consommation irraisonnée. Nous ne sommes évidemment pas responsables de cette évolution millénaire, mais il nous revient à nous maintenant, de comprendre les processus ayant conduit à cette Grande Pyramide pour pouvoir inverser la dynamique et construire un monde meilleur. Il existe un modèle d'organisation sociale compatible avec les idées de justice et de paix. Il a été inventé dans les années 70 par deux australiens. Il peut se décliner à toutes les échelles, le voici à l'échelle de la société.

Là il n'y a pas de hiérarchisation !  Aucun domaine de compétence n'est sur-valorisé puisqu'ils ont une place équivalente. Cela implique qu'il n'y a pas de compétences sur-valorisées non plus. Les capacités intellectuelles et d'éloquence de certains individus ne valent pas plus que les capacités de d'autres à construire quelque chose d'utile, de solide, de beau. Les personnes ne sont donc ni sur-valorisées ni dévalorisées. Les auteurs de ce modèle, la « Fleur »,  pensent que pour la faire advenir, il est nécessaire que chacun s'empare de ce qu'ils ont placé au cœur : l'Éthique et les trois principes fondamentaux de la Permaculture qui sont : prendre soin de la nature – prendre soin de l'humain – partager les richesses. Ils l'ont signifié par la flèche circulaire partant du milieu et traversant tous les domaines.

Nous pouvons tous nous emparer de ces trois principes fondamentaux (soin à la nature, aux humains et partage des richesses), quelle que soit notre place dans la société, même si nous avons été conditionnés à la rivalité, il nous suffit de le désirer. C‘est possible parce que ce désir est en cohérence avec 4 exigences fondamentales présentes en nous d'emblée : une exigence de sens – exigence de justice – exigence de paix – et exigence d'amour. Il faut entendre le mot Amour au sens large de „l'amour d'autrui“ qui fonde l'empathie.

Pour l'instant sommes loin, très loin de la Fleur, tellement loin que cela peut paraitre utopique. Mais l'utopie a une utilité, elle peut nous guider pour tendre vers ce qui fait sens pour nous, elle nous montre le chemin. Nous n'atteindrons pas la Fleur demain (parce que nous partons de très loin), mais le simple fait d'emprunter ce chemin signifie que nous sommes en train de lâcher prise au niveau de la rivalité et de la compétition sociale. Ce premier pas fait diminuer immédiatement notre stress. Pour aller plus loin sur ce chemin il est nécessaire de veiller à ne pas actionner un piège qui est en nous, ce piège c'est notre ego.

L'ego est ce qui nous pousse à vouloir prendre le pouvoir sur les autres, à vouloir lire l'admiration dans le regard qu'ils portent sur nous, à vouloir jouir de tout même au détriment des autres. Nous lui avons accordé inconsciemment trop d'importance dans nos vies, favorisant de ce fait la généralisation des structures pyramidales dans nos organisations sociales. Ce phénomène s'est développé à grande échelle et à grande vitesse à partir des années 80, pour aboutir à l'apparition de la Pyramide qui nous englobe tous. Commençons par voir les problèmes que cette Grande Pyramide nous pose (en plus de son inégalité sociale structurelle dont nous avons déjà parlé).


Le premier problème c'est qu'elle s'impose dans nos esprits comme étant incontournable, comme un fait auquel nous devrions nous adapter. Preuve en est avec la notion d'ascenseur social qui la valide implicitement. Le deuxième problème, c'est qu'il est admis que l'argent monte naturellement vers le haut. Preuve en est cette fois-ci avec les deux grandes théories qui nous sont proposées pour plus de justice sociale. La théorie du ruissellement de la richesse, l'argent monte naturellement et ruisselle simultanément et tout aussi naturellement. La théorie de la redistribution, comme l'argent monte naturellement il faut aller le chercher en haut pour le redistribuer.

De notre coté, nous remettons en cause ce processus soit disant naturel d'aspiration de l'argent vers le haut. Nous ne nions pas son existence, et même nous constatons que l'argent ne fait pas que monter, il s'accumule en haut. Pour nous ce processus d'aspiration de l'argent a été provoqué par une recherche de rentabilité financière généralisée, chez actionnaires et aussi chez la majorité des consommateurs. La consommation au moins cher est devenue la norme, à tous échelons de la pyramide, que ce soit pour l'achat d'objets, de services ou de loisirs.

Ce sont les Grands groupes d'intérêts privés qui récoltent les fruits cette sur-consommation au moins cher, car c'est le volume des ventes qui les enrichit et ils savent parfaitement réduire les coûts de production. Ces Grands groupes ont acquis de l'influence, ils ont créé des collusions d'intérêts avec des hommes politiques et ont réussi finalement à se hisser au dessus des pouvoirs politiques nationaux. C'est là, le 3è problème de cette pyramide. Les Grands groupes peuvent maintenant exercer des pressions sur les  hommes politiques si nécessaire, et peuvent aussi attaquer les États en justice si ces derniers prennent décisions qui nuisent à leurs intérêts. De plus, ces Grands groupes n'assurent pas les conséquences sociales et écologiques de leurs politiques de développement. Ils ne payent pas le chômage des licenciés suite à un plan social, ils ne financent pas non plus la déconstruction de leurs usines après une délocalisation. Et ils ont mis en place des stratégies pour éviter de payer des impôts. Cela représente un manque à gagner pour les États. Regardons concrètement ce qui se passe en France :   le gouvernement, à défaut de remettre en cause ce processus d'aspiration de l'argent vers le haut, cherche de l'argent pour les services publics dans le bas de la pyramide. Il ne peut donc pas répondre réellement aux besoins, il ne fait que transférer des moyens d'un service à l'autre en fonction de l'urgence du moment, il ne fait que déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Que se passerait-il si nous arrêtions massivement d'alimenter ce processus d'aspiration de l'argent vers les Grands groupes d'intérêts privés ? Ils finiraient par en être amoindris. Ce changement serait progressif, puisqu'il serait la conséquence de notre changement de mentalité, qui prend forcément du temps. La vie économique pourrait ainsi se ré-organiser. Nous pouvons être optimistes parce que les quatre exigences fondamentales déjà citées (sens, justice, paix et amour) sont présentes en nous tous, quelle que soit notre place dans la pyramide, en bas et aussi en haut. Les personnes qui renoncent à la rivalité et à la compétition sociale sont de plus en plus nombreuses et elles témoignent de leur expérience. Elles ne regrettent pas leur changement de vie, et elles y gagnent même quelque chose qui n'a pas de prix, l'accès à la joie.

La joie c'est l'émotion par excellence qui participe de ce qui nous rend heureux, elle est impossible à ressentir au détriment de quelqu'un, donc impossible à ressentir dans le cadre d'une relation de rivalité (dans laquelle il y a toujours un dominé), impossible à ressentir quand notre réussite sociale se fait au détriment de d'autres personnes. De plus la joie est amplifiée lorsqu'elle est partagée. Vous comprenez pourquoi il y a de plus en plus de personnes qui ré-orientent leur vie pour la mettre en cohérence avec leurs exigences fondamentales.

Revenons à l'évolution, souhaitable, de notre grande Pyramide. L'argent ne s'évaporant plus vers le haut pourrait être investi dans l'économie réelle au profit de tous ainsi que dans les aides sociales (il y aura toujours de personnes à aider à cause des accidents de la vie). L'argent circulant dans l'ensemble de la Pyramide aurait pour conséquence, schématiquement, qu'elle s'aplatirait et que ses cotés s'écarteraient vers l'extérieur. En extrapolant nous arriverions à une nouvelle structure d'organisation.

Dans une société trapézoïdale les écarts de revenus sont contenus dans une proportion raisonnable. En veillant à ce que les pouvoirs politiques ne soient pas supplantés par des intérêts privés, nous stabiliserions cette nouvelle structure. Nous pourrions y développer de la richesse non-financière, il y aurait moins de compétition sociale et moins de violence. Nous pourrions alors chercher plus sereinement comment aller vers la Fleur. Ce changement nous semble souhaitable d'un point de vue politique (pour plus de justice sociale) et aussi d'un point de vue écologique. Nous devons changer notre façon de concevoir la vie pour éviter la catastrophe écologique annoncée par les scientifiques du GIEC.

En mettant toute notre intelligence au service de ce changement, il n'y a pas de raison de ne pas y arriver. Nous pouvons inventer un mode de vie qui préserve les ressources naturelles, qui protège la bio-diversité ainsi que l'équilibre entre la production de gaz carbonique et sa régulation par la végétation. Tout cela peut paraître abstrait et lointain, mais il y a quelque chose de très concret que nous pouvons tous faire, tout de suite. C'est facile à mettre en œuvre et cela ne coute rien. C'est juste une révolution dans nos esprits : Ralentir.  

En ralentissant, nous réduisons de facto notre empreinte écologique. Car c'est la futilité mais aussi l'accélération de l'activité humaine qui nous a mis face à l'urgence climatique.

Ralentir permet aussi de (re)trouver des plaisirs oubliés. Le plaisir de prendre le temps de goûter les choses, le plaisir de l'attente joyeuse pour profiter pleinement d'un événement, le plaisir d'avoir le temps de bien faire ce que nous entreprenons, etc.

Ralentir permet aussi de prendre du temps pour réfléchir, discuter et prendre des décisions permettant d'avancer sur le chemin menant à ce qui pourrait être notre 1ère étape, le Trapèze. Pour y arriver, il y a néanmoins 2 préalables :
1er préalable : il faudrait que les discussions puissent se faire ds ce que nous appelons l'Apparentement. L'Apparentement est le contraire de la Rivalité, c'est la disposition à s'accorder avec l'autre d'égal à égal avec empathie et bienveillance, quelles que soient les différences (d'âge, de sexe, de niveau d'étude, etc.).
2è préalable : il faudrait que les décisions soient prises par consentement. C'est un mode de prise de décision alternatif à l'unanimité (difficile à obtenir) et au vote (qui favorise les alliances et les rapports de force).

La seule urgence, à nos yeux, est que chacun de nous entre dans la dynamique de changement, l'essentiel étant de commencer. Cela peut être en effectuant nos déplacements à pied ou à vélo dès que possible plutôt qu'en voiture – en privilégiant les circuits courts pour que l'argent circule en bas – en limitant notre usage du numérique pour diminuer notre impact environnemental – en organisant nos vacances de façon plus écologique et éthique – en plaçant notre argent dans des organismes socialement responsables – en œuvrant pour qu'une organisation pyramidale devienne moins pyramidale (voir mode opératoire dans le chapitre du livre intitulé « Sortir du piège des organisations pyramidales ») – en créant des entreprises coopératives qui partagent leurs bénéfices équitablement (les « SCOP »), etc. La liste n'est pas exhaustive !

Nous les citoyens avons plus de pouvoir que nous le pensons. Regardons ce qui s'est passé avec la demande de bio qui s'est généralisée. Elle a été entendue par nos gouvernants, par tous les partis politiques ainsi que par les grands-groupes de l'agro-alimentaire. Ne soyons pas dupes, ils savent qu'ils doivent évoluer aussi sans quoi ils seraient en danger. C'est ça le poids de la demande et la demande c'est nous. Alors exigeons haut et fort non seulement du bio mais aussi des lois et des pratiques commerciales éthiques et écologiquement responsables qui permettront à tous de vivre dignement sans dépendre de la générosité des autres ni des aides sociales. 

Voilà, nous arrivons au terme de notre présentation. La remise en cause de la structure pyramidale, de la rivalité et de l'accélération d'une activité futile, nous permettrait de résoudre le problème de l'injustice sociale, celui de la violence et celui de la crise environnementale. Nous espérons convaincre que nous avons tout à gagner à transformer la société sans passer par le chaos d'une révolution violente comme nous en avons déjà connues. Nous pensons que c'est l'intérêt de tous.

Merci de votre attention.