L'évolution du système

Commençons par préciser comment nous définissons le système. Nous nous appuyons sur des connaissances provenant de la psychologie des groupes. Il est admis qu'un groupe est constitué de la somme de ses membres et d'une dynamique collective1. Cette dynamique collective dépasse chaque individu pris isolément, elle est le reflet des comportements les plus répandus dans le groupe. En tant que dynamique, elle produit un système qui se développe pour lui-même à l'intérieur du groupe. Cette loi est valable pour tous les groupes quelle que soit leur taille.

1 Le psycho-sociologue Kurt LEWIN (1890-1947) est à l'origine de cette théorie que nous nous sommes appropriée.


Il y a donc un lien, indirect, entre le système et nous les individus. Invoquer le système pour justifier les incohérences et les injustices qui sévissent dans la Société ne permet pas de penser comment elles pourraient diminuer. Il est donc nécessaire de remonter en amont du système.

Partons de l'observation de ce qui se passe chez nous, en France. Nous pouvons repérer des comportements massifs que nous retrouvons dans notre dynamique collective. Se mettre en rivalité avec les autres, favoriser l'individu au détriment du collectif et être pressés de tout. Le système actuel est donc dans la droite ligne de tout cela et se développe pour lui-même. Peu importe si ce qu'il produit nuit aux individus, sa logique d'expansion de lui-même a envahi toutes les activités humaines parfois jusqu'à l'absurde. 



Description plus précise du système actuel

C'est de l'organisation pour l'organisation, des procédures pour les procédures, des lois pour les lois, qui s'imposent à un rythme rapide et indépendamment du sens, indépendamment du fait qu'elles soient appliquées ou pas. Nous sommes donc confrontés à des décisions incohérentes, par exemple, lorsque nous est présentée une solution à un problème qui ne règle pas vraiment le problème, ou qui est en contradiction avec d'autres obligations que nous avons par ailleurs.

Illustration dans le monde du travail avec la généralisation des procédures. Elles sont utiles dans certains cas mais ont aussi des limites. Elles permettent de décrire la mise en œuvre d'une tâche pour ne rien oublier et favorisent la permutation des agents d'exécution. Elles sont adaptées pour une tâche simple mais le sont moins, voire pas du tout, pour une tâche complexe. Premièrement il est impossible de tout décrire dans une procédure, deuxièmement rien ne peut remplacer la capacité d'adaptation d'un agent expérimenté lorsqu'il s'agit de gérer des imprévus dans l'exécution d'une tâche. Malgré cela, elles se sont généralisées partout, y compris pour des tâches complexes.

Les procédures se sont aussi parées de l'habit mensonger de la qualité de l'exécution du travail, avec l'apparition des « procédures-qualité ». Elles évoluent sans arrêt, se multiplient, si bien qu'elles sont devenues envahissantes. Leur mise à jour et leur application nous prend beaucoup de temps, ce qui nous conduit ensuite à travailler dans la précipitation. C'est incompatible avec un travail de qualité. Prendre du temps est contraire à la logique d'expansion du système qui n'a que faire de la véritable qualité. Les procédures s'ajoutent donc les unes aux autres sans se préoccuper d'une cohérence.

Il se produit la même chose au niveau de la communication. Il y a une surenchère en quantité et en vitesse. Nous sommes sur-sollicités pour nous exprimer, pour voter, pour « liker » (aimer), etc. Il est difficile d'échapper aux enquêtes de satisfaction qui sont devenues quasiment systématiques après un contact avec une organisation ou après un achat. Nous savons qu'une note inférieure à 9/10 sera préjudiciable à la personne qui nous a servi, car elle s'en confie à nous parfois. Si nous voulions signifier un mécontentement portant plus largement sur l'ensemble du service, nous évitons de le faire pour ne pas la mettre en difficulté. Nous savons donc que ces enquêtes sont biaisées mais paradoxalement elles nous influencent tout de même. Communiquer, c'est aussi être présents sur les réseaux sociaux. C'est devenu presque indispensable pour exister, pour garder sa place dans les médias, pour éviter une éventuelle usurpation d'identité. Nous sommes invités à nous exprimer sur tout et n'importe quoi et Internet regorge d'expressions réactives, insensées, péremptoires, non respectueuses, violentes, d'autant plus qu'elles se font sous couvert d'un pseudo. L'important c'est de communiquer et le système n'a que faire du contenu de ce qui est dit.

Concernant les lois c'est pareil, peu importe qu'il y en ait qui ne soient pas appliquées ou qu'elles se contredisent parfois, il en arrive toujours de nouvelles. La loi ne peut plus jouer son rôle, à tel point que les juristes reconnaissent parfois qu'il y en a trop parce que nous voulons en faire une pour chaque cas. Cette prolifération de lois de plus en plus précises, conjuguée avec l’adage disant que « tout ce qui n'est pas interdit par la loi est permis », produit des failles dans son application. Elle est censée prévoir toutes les formes d'infractions, ce qui est impossible parce que l'évolution de la société est trop rapide au regard du temps nécessaire pour faire évoluer le droit. Donc les lacunes sont nombreuses et les personnes qui veulent contourner la loi peuvent en profiter, d'autant plus lorsqu'elles ont les moyens de s'octroyer les services de juristes.

Autre effet délétère de la prolifération systémique des lois, il nous est impossible de les connaître toutes. Pourtant l’expression « nul n'est censé ignorer la loi » peut nous être opposable à tout moment. Il devient extrêmement compliqué d'organiser par exemple la moindre sortie scolaire ou la moindre petite manifestation populaire tellement il y a d'obligations légales à respecter. Les organisateurs s'épuisent, se lassent et finissent par baisser les bras. Les petites manifestations culturelles et festives de quartier ou de village ont presque disparu au profit d'événements à grande échelle, standardisés et tournant à grand renfort de publicité sur tout le territoire. Qu'importe, le système ne fait pas de sentiments, il n'a que faire des conséquences de cette déferlante législative.

Le système s'auto-entretient pour lui même, il faut que ça tourne, toujours plus vite et peu importe si ça ne tourne pas rond. Dans cet emballement, ceux qui veulent prendre le temps de réfléchir sont taxés d'être des enquiquineurs. Nous sommes pourtant légitimes à vouloir une véritable qualité du travail, une communication qui engage la personne qui parle, ainsi que des lois sensées, justes et surtout appliquées.

Changer le système

Remontons la chaîne de cause à effet qui produit le système en partant de ce dernier. Nous passons par la dynamique collective qui n'est que le reflet de nos comportements les plus répandus, avant d'arriver à nos propres actions individuelles. Pour l'instant elles sont massivement dans la rivalité, l'individualisme et l'accélération car nous y avons été massivement conditionnés, mais c'est modifiable.

Nous, les humains, avons en nous quatre exigences fondamentales nous permettant de nous distancier de nos conditionnements éducatifs et sociaux. Ce sont les exigences de sens, de justice, de paix et d'amour1. Elles sont présentes en nous d'emblée et sont observables chez les enfants quand ils commencent à maîtriser le langage. Dès ce jeune âge ils cherchent à comprendre ce qui se passe autour d'eux. Ils posent des questions, souvent très pertinentes mais malheureusement souvent perçues par l'adulte comme de l'impertinence. Un enfant se faisant régulièrement rabrouer lorsqu'il pose des questions, peut renoncer à vouloir comprendre ce qui se passe autour de lui. Il peut aussi se départir de son exigence de justice s'il est témoin d'injustices tout en constatant que les adultes s'en accommodent. Pour finir, il peut se détourner de son exigence de paix s'il vit dans un environnement tendu dans lequel il y a de nombreuses disputes. Il est plus rare qu'il renonce à son exigence d'amour. C'est même souvent par amour pour ses parents et pour obtenir leur amour, qu'il peut se soumettre à un mode éducatif de rivalité. Un enfant ayant renoncé à ses trois premières exigences fondamentales, avance dans la vie avec l'idée qu'aimer l'autre c'est lui céder, ne pas le contredire, ni remettre en cause ses agissements.

Nous sommes nombreux à avoir été conditionnés à la rivalité, à la primauté de l'ego sur le collectif et à vouloir être plus rapides que les autres, mais il n'est jamais trop tard pour redonner à nos quatre exigences fondamentales toute leur place dans notre esprit et dans notre cœur. Renoncer à la rivalité, à se comparer et à hiérarchiser les personnes fait baisser immédiatement notre stress. Nous devenons plus empathiques et soucieux du bien-être des autres, nous prenons le temps de faire bien ce que nous entreprenons, nous réfléchissons au sens de nos actions et nous pouvons accéder à la joie. La joie c'est l'émotion par excellence qui participe de ce qui nous rend heureux, elle est impossible à ressentir au détriment de quelqu'un, donc impossible à ressentir dans le cadre d'une relation de rivalité (dans laquelle il y a toujours un dominé), impossible à ressentir quand notre réussite sociale se fait au détriment d'autres personnes. De plus la joie est amplifiée lorsqu'elle est partagée.

Les personnes renonçant à la rivalité et à la compétition sociale sont de plus en plus nombreuses et témoignent de leur expérience. Elles y gagne une qualité de vie dont elle profitent en pleine conscience. Nous pouvons tous le faire, nous pouvons tous agir en cohérence avec nos exigences fondamentales, et quand nous serons majoritaires nous retrouverons ces nouveaux comportements dans notre dynamique collective. Cela modifiera le système par voie de conséquence. Nous pensons qu'il peut y avoir un système vertueux.

1 Le mot amour est à entendre au sens large de l'amour d'autrui qui fonde l'empathie.


Le contraire de la rivalité c'est la disposition à s'accorder avec les autres d'égal à égal, avec empathie et bienveillance au-delà des différences, d'âge, de sexe, de niveau d'études, etc. C'est ce que nous appelons l'apparentement. L'apparentement est en cohérence avec nos quatre exigences fondamentales de sens, justice, paix et amour.

Le contraire de la primauté à l'ego c'est la primauté au bien commun, donc l'acceptation d'une limitation de nos désirs individuels lorsqu'ils s'avèrent être en contradiction avec le bien commun. Lorsque nous sommes connectés à nos quatre exigences fondamentales nous comprenons que notre bien-être individuel et le bien-être de tous sont intrinsèquement liés. Nous pouvons alors accepter des limitations et les respecter parce que nous en percevons l'intérêt.

Le contraire de l'accélération de nos activités c'est leur ralentissement. Ralentir nous permet d'anticiper les conséquences de nos actes et de nos décisions sur les autres et sur le long terme. Ralentir permet aussi de faire baisser immédiatement notre empreinte écologique, c'est une nécessité pour éviter la catastrophe écologique annoncée par les scientifiques du GIEC. Et enfin ralentir nous permet de prendre le temps de goûter les choses, ainsi que de bien faire ce que nous entreprenons.

Il nous appartient de cultiver ce changement en nous-mêmes pour faire émerger le système vertueux qui nous aidera à relever le défi des humains :


vivre ensemble en paix sur la terre