Qu'est-ce que le système ?

La référence au système sert souvent à justifier les injustices ou les incohérences qui sévissent dans la société, tout en nous laissant entendre que nous n'y pouvons rien. Pour autant, le système est rarement défini. Pour notre part nous le définissons à partir des connaissances  provenant de la psychologie des groupes :

La loi du fonctionnement des groupes dit qu'un groupe est constitué de la somme de ses membres et d'une dynamique collective. Cette dynamique collective dépasse chaque individu pris isolément et elle est le reflet des comportements les plus répandus dans le groupe. En tant que dynamique, elle produit un système qui se développe pour lui-même à l'intérieur du groupe.

Il en est de même quelle que soit la taille des groupes, des organisations et donc aussi pour la société dans son ensemble.

À l'échelle de la société, nous sommes majoritairement dans des postures de rivalité et nous retrouvons cette rivalité dans notre dynamique collective sociétale. De même, nous avons tendance à accorder massivement trop d'importance à l'apparence et nous retrouvons la prépondérance du paraître sur l'être dans notre dynamique collective. Cette dernière produit un système qui se développe pour lui-même à l'intérieur de la société. Le système dont nous entendons si souvent parler, il est là, déconnecté des humains puisqu'il y a la dynamique collective entre les deux. Sa seule logique est une logique d'expansion de lui-même. C'est de l'organisation pour l'organisation, des procédures pour les procédures, des lois pour les lois, indépendamment du sens et indépendamment du fait qu'elles soient appliquées ou pas.

Caractéristiques du système actuel

L'accumulation de lois, de règles, de procédures, prises souvent de manière hâtive, nous confronte à des décisions incohérentes qui viennent heurter notre exigence de sens. Nous présenter une solution à un problème qui ne règle pas vraiment le problème, ou qui est en contradiction avec d'autres obligations que nous avons par ailleurs, c'est une forme de violence.

Prenons un exemple dans le monde du travail avec les procédures. Celles-ci permettent de décrire la mise en œuvre d'une tâche sans rien oublier et elles favorisent la permutation des agents d'exécution. Les procédures sont donc adaptées pour une tâche simple, mais le sont moins, voire pas du tout, pour une tâche complexe. Premièrement, Il est impossible de tout décrire dans une procédure. Deuxièmement, rien ne peut remplacer la capacité d'adaptation d'un agent lorsqu'il s'agit de gérer des imprévus dans l'exécution d'une tâche. Or la généralisation des procédures nous est présentée comme étant une garantie de l'amélioration de la qualité d'exécution du travail.

Voyons ce qu'il en est avec les procédures-qualité. Elles se généralisent pour toutes les tâches, y compris les plus complexes et sont envahissantes. Elles évoluent sans arrêt et se multiplient, si bien que leur mise à jour et leur application nous prend beaucoup de temps. Cette surcharge de travail nous conduit à travailler ensuite dans la précipitation, ce qui est incompatible avec un travail de qualité. Prendre du temps est contraire à la logique d'expansion du système qui n'a que faire de la véritable qualité. Donc les procédures s'ajoutent les unes aux autres sans se préoccuper d'une cohérence.

Il se produit la même chose au niveau de la communication. Il y a une surenchère. Nous sommes sur-sollicités pour nous exprimer, pour voter, pour « liker » (aimer), etc. Il est difficile d'échapper aux enquêtes de satisfaction qui sont devenues quasiment systématiques après un contact avec une organisation ou après un achat. Nous savons qu'une note inférieure à 9/10 sera préjudiciable à la personne qui nous a servi, car certains employés nous en informent parfois. Notre empathie fait que nous évitons le plus souvent de les mettre en difficulté. Nous savons donc que ces enquêtes sont biaisées mais paradoxalement elles nous influencent tout de même. Communiquer, c'est aussi être présents sur les réseaux sociaux. C'est devenu presque indispensable pour exister, pour garder sa place dans les médias, pour éviter une éventuelle usurpation d'identité. Nous sommes invités à nous exprimer sur tout et n'importe quoi et Internet regorge d'expressions réactives, insensées, péremptoires, non respectueuses, violentes, d'autant plus qu'elles se font sous couvert d'un pseudo. L'important c'est de communiquer et le système n'a que faire du contenu de ce qui est dit.

Concernant les lois c'est pareil. Peu importe qu'il y ait des lois qui ne soient pas appliquées, peu importe qu'il y en ait qui se contredisent, il en arrive toujours de nouvelles. A tel point que les juristes reconnaissent parfois qu'il y a trop de lois, parce que nous voulons en faire une pour chaque cas. Cette  prolifération de lois de plus en plus précises, conjuguée avec l’adage qui dit que « tout ce qui n'est pas interdit par la loi est permis », produit des failles dans l'application de la loi. Cette dernière est censée prévoir toutes les formes d'infractions, ce qui est impossible, parce que l'évolution de la société est trop rapide au regard du temps nécessaire pour faire évoluer la loi. Donc les failles sont nombreuses et les personnes qui veulent contourner la loi peuvent en profiter, d'autant plus lorsqu'elles ont les moyens de s'octroyer pour cela les services de juristes.

Autre effet délétère de la prolifération systémique des lois, il nous est impossible de les connaître toutes. Pourtant l’expression « nul n'est censé ignorer la loi » peut nous être opposable à tout moment. Il devient extrêmement compliqué d'organiser par exemple la moindre sortie scolaire ou la moindre petite manifestation populaire tellement il y a d'obligations légales à respecter. Les organisateurs s'épuisent, se lassent et finissent par baisser les bras. Les petites manifestations culturelles et festives de quartier ou de village risquent de disparaître au profit d'événements à grande échelle, standardisés, qui tourneront à grand renfort de publicité sur tout le territoire. Qu'importe, le système ne fait pas de sentiments, il n'a que faire des conséquences de cette déferlante législative.

Le système s'auto-entretient pour lui même, il faut que ça tourne, toujours plus vite et peu importe si ça ne tourne pas rond. Dans cet emballement, ceux qui veulent prendre le temps de réfléchir sont taxés d'être des enquiquineurs. Nous sommes pourtant légitimes à vouloir une véritable qualité du travail, une communication qui engage la personne qui parle, ainsi que des lois sensées, justes et surtout appliquées.

Changer le système

Remontons la chaîne de cause à effet qui produit le système, en partant du système. Nous passons par la dynamique collective qui n'est que le reflet de nos postures les plus répandues, avant d'arriver à nos propres postures individuelles. Ces dernières sont modifiables puisqu'elles sont déterminées par notre éducation et par notre perméabilité à notre environnement social et sociétal. En renonçant à la posture de rivalité, à la recherche exacerbée de rentabilité et en prenant le temps de réfléchir à nos actions, nous nous ancrons dans ce que nous appelons la "posture d'apparentement". C'est une disposition à s'accorder avec les autres avec empathie et bienveillance. Nous en retrouverons alors toutes les caractéristiques dans notre dynamique collective. Nous pouvons raisonnablement penser que cela impactera le système qu'elle produit. Nous pensons qu'il peut y avoir un système vertueux.

Passer d'un système déshumanisé et déshumanisant à un système vertueux passe par un changement de nos comportements. Cette idée qu'il nous faut changer nous-mêmes nous inflige une petite blessure narcissique, mais celle-ci est vite compensée par la détente et le bien-être que nous ressentons lorsque nous abandonnons nos comportements de rivalité.

Pour nous y aider, nous pouvons nous appuyer sur nos exigences fondamentales qui sont en nous, dès notre plus jeune âge : une exigence de sens ; une exigence de justice ; une exigence de paix ; une exigence d'amour.

Ces exigences sont observables chez les enfants à partir du moment où ils commencent à maîtriser le langage. Dès ce jeune âge ils cherchent à comprendre ce qui se passe autour d'eux. Ils posent des questions, souvent très pertinentes, qui sont malheureusement souvent perçues par l'adulte comme de l'impertinence. Un enfant se faisant régulièrement rabrouer lorsqu'il pose des questions, peut renoncer à vouloir comprendre ce qui se passe autour de lui. Il peut aussi se départir de son exigence de justice s'il est témoin d'injustices tout en constatant que les adultes s'en accommodent. Pour finir, il peut se détourner de son exigence de paix s'il vit dans un environnement tendu dans lequel il y a de nombreuses disputes. Il est plus rare qu'il renonce à son exigence d'amour. C'est même souvent par amour pour ses parents et pour obtenir leur amour, qu'il peut se soumettre à un mode éducatif de rivalité. Un enfant ayant renoncé à ses trois premières exigences fondamentales, avance dans la vie avec l'idée que aimer l'autre c'est lui céder.

Nous avons tous été des enfants, nous avons pu perdre de vue nos exigences fondamentales si elles ont été trop mises à mal par ce que nous avons vécu. Cependant, il n'est jamais trop tard pour leur redonner toute leur place dans notre esprit et dans notre cœur.

Notre ancrage dans nos exigences fondamentales a des effets bénéfiques immédiats sur nous-mêmes et dans nos relations. Nous ressentons plus de détente et de bien-être. Cela aura aussi des effet sur le système ainsi que sur la structure de notre société. Cette dernière est actuellement pyramidale, c'est une structure qui doit changer car elle porte en elle une forme de violence structurelle invisible mais néanmoins préjudiciable à la paix sociale.