Le défi des humains

Depuis l'apparition humaine, nous avons étendu nos connaissances à l'échelle de la planète et au-delà. Nous étudions notre galaxie et d'autres, mais revenons sur terre. Nous avons un défi à y relever.

Vivre ensemble en paix

C'est un vœu pieux nous a-t-on dit, impossible à atteindre à cause de la nature humaine. Certes il est vrai que de nombreux exemples montrent que l'humain est capable du pire. Guidé par son ego il peut aller jusqu'à commettre des violences psychologiques ou physiques sans limites. Pour autant l'expression "l'homme est un loup pour l'homme" nous semble être acceptée un peu trop rapidement comme une position de principe, il existe aussi des exemples montrant que l'inverse est vrai. L'humain est également pacifique et empathique. L'histoire du colonialisme est jalonnée de conquêtes de territoires qui ont été facilitées par le fait que les autochtones étaient au départ pacifiques, curieux et accueillants. L'empathie est visible chez les très jeunes enfants, entre un an et deux ans, qui peuvent donner spontanément leur propre doudou à un enfant qui pleure. Pour finir, l'expression "l'homme est un loup pour l'homme" fait référence à la nature, or des études démontrent qu'il y a dans la nature, à côté de la loi du plus fort, une autre loi qui fonctionne. Deux biologistes ont publié un livre s'intitulant "L'entraide. L'autre loi de la jungle"1. Quant à nous (auteurs du livre présenté sur ce site), nous sommes convaincus que tous les humains sont porteurs de quatre exigences fondamentales de sens, de justice, de paix et d'amour. Le mot amour étant à entendre au sens large de l'amour d'autrui qui fonde l'empathie.

Ces exigences sont observables chez les enfants à partir du moment où ils commencent à parler. Dès ce jeune âge ils cherchent à comprendre ce qui se passe autour d'eux. Ils posent des questions souvent très pertinentes, qui peuvent être mal reçues par les adultes. Un enfant se faisant régulièrement rabrouer lorsqu'il pose des questions peut se renfermer sur lui-même, renoncer à vouloir comprendre ce qui se passe autour de lui. Il peut aussi se départir de son exigence de justice s'il est témoin d'injustices, encore plus s'il constate que des adultes s'en accommodent. Pour finir, il peut se détourner de son exigence de paix s'il vit dans un environnement tendu avec de nombreuses disputes, mais il est rare qu'il renonce à son exigence d'amour. C'est même souvent par amour pour ses parents et pour obtenir leur amour qu'il peut se soumettre à un mode éducatif trop autoritaire. Un enfant ayant renoncé à ses trois premières exigences fondamentales (sens – justice - paix) avance dans la vie avec l'idée qu'aimer l'autre c'est lui céder. Il attendra en retour que ses parents (et les autres de manière générale) lui cèdent aussi, en preuve d'amour. Alors que lorsque que les quatre exigences sont connectées ensemble, l'amour n'est pas conditionné à une soumission.

Nous, les humains, sommes donc porteurs d'une contradiction, avec notre ego d'un coté et nos quatre exigences fondamentales de l'autre. Chacun gère ce conflit interne comme il peut, depuis la nuit des temps comme l'atteste cette sagesse amérindienne :  

Un vieil indien explique à son petit-fils que chacun de nous a en lui deux loups qui se livrent bataille.
Le premier loup représente la Sérénité, l'Amour et la Gentillesse.
Le second loup représente la Peur, l'Avidité et la Haine.
"Lequel des deux loups gagne ?" demande l'enfant.
"Celui que l'on nourrit." répond le grand-père.

L'état actuel du monde montre que l'ego a gagné, l'humanité est gangrenée par la rivalité, la compétition sociale. Remontons à nos origines pour en comprendre les raisons2. Lorsque les humains ont commencé à se sédentariser il a fallu organiser ces concentrations humaines. Des hommes ont assuré cette fonction (au détriment des femmes mais c'est un autre sujet) et ont pris goût au fait que l'exercice du pouvoir leur permettait d'obtenir des privilèges qui nourrissaient leur ego. Ils ont assuré l'administration de ces premières cités avec le consentement des populations. Il est rassurant pour nous les humains de nous en remettre à quelqu'un qui veille à notre sécurité, car cela résonne avec notre expérience de petit enfant pris en charge par un adulte. Que cet adulte dysfonctionne par ailleurs n'y change pas grand chose au début pour l'enfant, il ne le voit pas. Il ne peut s'en rendre compte qu'en grandissant, sauf s'il met pas en place un mécanisme de défense visant à préserver ce lien de confiance confortable malgré tout.

Revenons à la période du néolithique. Les populations acceptaient de se mettre sous l'autorité des personnes ayant pris le pouvoir. Elles acceptaient de travailler dur pour elles, jusqu'à déplacer d'énormes pierres (Menhirs, Dolmens, etc.). Des traces de cette époque, moins visibles, montrent que ces concentrations de pouvoir extrêmement importantes étaient régulièrement démantelées. L'hypothèse a été faite que lorsque le pouvoir devenait trop injuste, trop violent, les populations repartaient en migration. Elles créaient une autre cité plus loin, mais le duo pouvoir-ego reproduisait les mêmes effets.

L'histoire n'a fait que répéter ce type de scénario à des échelles de plus en plus grandes au fur et à mesure que les moyens techniques permettaient de contrôler des territoires de plus en plus vastes et des populations de plus en plus importantes. Les religions monothéistes ont été un facteur de stabilisation de ces organisations politiques pyramidales, en les légitimant tout en en retirant des avantages. Quant à la monnaie, elle est vite devenue un outil au service de la domination des individus entre eux et au service du pouvoir politique pour prélever des impôts. L'organisation paternaliste du pouvoir répond aux attentes des citoyens qui en tirent des bénéfices. D'autres ne font que s'en accommoder, ayant toujours connu ce type d'organisation ils ne peuvent pas le remettre en cause. D'autres enfin se rebellent et organisent des luttes contre les pouvoirs en place. La planète est maintenant divisée en nations (pyramidales) agitées par des conflits internes et s'affrontant les unes les autres pour des questions de territoires et/ou d'intérêts économiques.

Certaines personnes s'appuient sur le fait qu'il y a des organisations pyramidales chez les animaux pour justifier les organisations pyramidales humaines. Il faut en noter la grande différence. Il n’existe pas dans la nature d’organisations pyramidales reconduisant à leur sommet des héritiers. Les dessins animés du type Le Roi Lion entretiennent cette fausse croyance, mais ne sont que des projections humaines sur le règne animal (tout comme les Fables de la Fontaine). Les organisations pyramidales humaines incitent à la compétition sociale parce que les conditions de vie dans les échelons du bas ne sont pas bonnes, alors que les personnes étant en haut sont dans l'opulence et sont souvent sur-valorisées. Triomphe de l'ego en haut, ego dégradé en bas.

L'ego se construit dès la petite enfance, lorsque le bébé commence à comprendre qu'il est une personne à part entière du fait que ses parents lui parlent, parlent de lui et parce qu'il commence à se reconnaître dans un miroir. Il a parfaitement conscience d'être dans les bras de ses parents et n'étant pas sûr que c'est lui qu'il voit dans le miroir il leur demande confirmation3. L'image renvoyée par le miroir le représente, c'est son ego, une représentation globale de soi. L'enfant se structure donc, psychiquement, sur une opposition. D'un coté il y a son Être, son corps et ses ressentis physiques, ses émotions, ses pensées et ses exigences fondamentales, tandis que de l'autre il y a son ego qui le représente globalement. Si ses parents accordent plus d'importance à son image qu'à lui même, l'enfant, pour sa représentation de lui-même, fait pareil. Il sur-investit son image, ce qui le décentre de son Être. Cette image est un support pour son imaginaire, ce qui peut l'inciter à croire qu'il serait plus heureux ailleurs que là où il est. Le proverbe "l'herbe est toujours plus verte ailleurs" l'illustre. Ce principe, décliné au niveau des relations, suscite de l'envie, ce que l'autre possède devient désirable. L'ego est le moteur de la compétition sociale.

Nous avons maintenant des organisations sociales majoritairement pyramidales : entreprises, services publics, organismes de gouvernance, écoles, associations, partis politiques et même des familles. Elles sont souvent le théâtre de rivalités, que ce soit par des prises de pouvoir ou par des mises en avant narcissiques. Finalement les comportements de rivalité ont gangrené toutes les activités humaines, économiques et politiques. Le progrès informatique et le numérique n'ont fait qu'accélérer et amplifier ce phénomène, si bien que nous sommes maintenant prisonniers d'une immense structure pyramidale englobant toute l'humanité. Nous l'appelons la Pyramide, avec une majuscule.  

1 Pablo SERVIGNE et Gauthier CHAPELLE. Éditions LLL - 2017

2 "Les dix millénaires zappés qui ont fait l'histoire" de Jean-Paul DEMOULE – Éditions Fayard 2019. 

3 Expérience conceptualisée par Jacques LACAN sous le nom de stade du miroir.

Dans cette Pyramide, l'argent est un critère majeur de hiérarchisation des humains, ce qui peut inciter à vouloir s'enrichir par n'importe quel moyen. La compétition sociale  et le développement des commerces illicites en découlent. Cette organisation pyramidale est porteuse d'une injustice structurelle, il n'y aura jamais assez de places en haut pour tous. De plus, le développement économique sous l'influence de l'ego a provoqué un processus d'aspiration de l'argent vers le haut de la Pyramide, si bien que des personnes très riches ont supplanté les pouvoirs politiques nationaux. Vouloir corriger les injustices sociales sans remettre en cause cette Pyramide est vain.

Chacun de nous, quelle que soit sa place dans la Société4, peut choisir d'agir en cohérence avec ses exigences fondamentales de sens, de justice, de paix et d'amour. Ce positionnement nous fait nous sentir bien. Lorsque qu'une personne arrive à se détacher de l'influence de son ego, elle en ressent immédiatement un mieux-être car le stress de la rivalité diminue. De plus en plus de personnes réorientent leur vie dans ce sens, à tous les échelons de la Pyramide. Les témoignages de certaines d'entre elles, qui étaient pourtant bien placées dans la Pyramide, l'attestent. Elles disent vivre avec moins d'argent, ne plus vouloir prendre le pouvoir sur les autres et avoir accédé à quelque chose qui n'a pas de prix, la joie. La joie est impossible à ressentir au détriment de quelqu'un, donc impossible à ressentir dans le cadre d'une relation de rivalité (dans laquelle il y a toujours un dominé), impossible à ressentir quand notre réussite sociale se fait au détriment d'autres personnes. C'est l'émotion par excellence qui participe de ce qui nous rend heureux et elle est amplifiée lorsqu'elle est partagée. C'est source d'optimisme.

Un tel recentrage sur nos exigences fondamentales a des effets aussi sur les organisations sociales dans lesquelles nous sommes impliqués. En se généralisant il pourrait avoir à termes des effets sur la Société. A partir du moment où l'exercice du pouvoir n'est plus une jouissance mais une responsabilité, la fonction attire des personnes qui ont les capacités requises et la volonté de veiller au bien-être de tous. L'argent, n'étant plus recherché pour lui-même, deviendrait un moyen de participer à des activités économiques éthiques et viables écologiquement. Schématiquement nous pouvons illustrer ce type de changement, en aplatissant la Pyramide tout en élargissant sa base.

4 Société avec une majuscule signifie que nous parlons de la communauté humaine dans son ensemble.

Projetons-nous dans ce type de modèle de Société. L'argent circulerait entre tous et alimenterait une économie répondant à nos besoins et désirs propres, et non plus à des désirs créés artificiellement par la tendance et la publicité. Les écarts de revenus seraient contenus dans des proportions raisonnables, il y aurait donc moins de compétition sociale. Les pouvoirs politiques n'étant pas supplantés par des intérêts privés, leurs décisions veilleraient au bien commun, à la justice sociale et à la préservation de la nature. Ils pourraient s'appuyer sur la science et la technique pour corriger les conséquences des erreurs du passé et créer de nouveaux savoir-faire permettant d'améliorer la condition de vie de tous les humains, y compris dans les zones arides.

Pour autant cette modélisation trapézoïdale n'est pas pleinement satisfaisante, elle permet juste de penser que nous ne sommes pas condamnés à rester perpétuellement prisonniers de la Pyramide. Il existe un autre modèle d'organisation, vraiment compatible avec nos exigences fondamentales de sens, de justice, de paix et d'amour. Il est en forme de fleur, provient de la permaculture et se décline à toutes les échelles. Nous l'appelons la Fleur avec une majuscule quand il symbolise l'organisation de la Société.


 

Dans la Fleur, toutes les activités humaines sont d’égale importance et interdépendantes, placées dans un pétale, il n'y a donc pas de personnes survalorisées. Chacun peut choisir l’activité qui fait sens pour sa vie. Les différences entre les humains ne sont pas prétexte à hiérarchisation, elles sont prises en compte, discutées, suscitent éventuellement de la curiosité. Les auteurs de ce schéma5 considèrent que nous pouvons tous agir dans le respect de l’éthique de la permaculture (prendre soin de la nature, de l'humain et partager les richesses), quel que soit notre métier : agriculteur, enseignant, entrepreneur, avocat, policier, artiste, homme politique, etc. La flèche partant du centre et traversant tous les pétales le signifie. Nous (auteurs de l'essai présenté sur ce site) pensons que c'est possible car en cohérence avec nos quatre exigences fondamentales (sens – justice – paix – amour). Nous avons adopté l'expression de la permaculture "révolution douce" car elle nous apparait comme pleine de sens. Il s’agit bien d’un changement radical de paradigme, mais sans passer en force contre quiconque.

La Fleur est une utopie, mais l’utopie est utile,

elle nous aide à tendre vers ce qui fait sens pour nous,

elle nous montre le chemin pour

Vivre ensemble en paix sur la terre

5  Bill MOLLISON et David HOLMGREN, promoteurs de la permaculture