Se distancier de l'ego

Nous, les humains, sommes des êtres complexes et porteurs d'une contradiction constitutive. Nous avons quatre exigences fondamentales de sens, de justice de paix et d'amour, le mot amour étant à entendre au sens large de l'amour d'autrui qui fonde l'empathie, mais nous avons aussi un ego qui tend à nous éloigner de nos exigences fondamentales.

Nos exigences fondamentales sont observables chez les enfants dès qu'ils commencent à maîtriser le langage. Ils cherchent à comprendre ce qui se passe autour d'eux et posent des questions, la plupart du temps très pertinentes mais souvent perçues par l'adulte comme de l'impertinence. Un enfant se faisant régulièrement rabrouer lorsqu'il pose des questions peut renoncer à vouloir comprendre ce qui se passe autour de lui. Il renonce à son exigence de sens. Il peut aussi se départir de son exigence de justice s'il est témoin d'injustices tout en constatant que les adultes s'en accommodent. Pour finir, il peut se détourner de son exigence de paix s'il vit dans un environnement tendu dans lequel il y a de nombreuses disputes. Il est plus rare qu'il renonce à son exigence d'amour. C'est même souvent par amour pour ses parents et pour obtenir leur amour, qu'il peut se soumettre à un mode éducatif de rivalité. Un enfant ayant renoncé à ses trois premières exigences fondamentales grandit avec l'idée qu'aimer l'autre c'est lui céder. Il attendra en retour que l'autre lui cède aussi parfois, en preuve d'amour.

L'ego se construit dès la petite enfance, lorsque le bébé commence à comprendre qu'il est une personne à part entière parce que ses parents lui parlent, parlent de lui et parce qu'il commence à se reconnaître dans un miroir. Il est tout petit, dans les bras de son parent, et n'étant pas très sur que c'est lui qu'il voit dans le miroir il se tourne vers son parent pour en avoir la confirmation1. Il s'appuie donc sur la parole de son parent puis, dès qu'il commence à parler lui-même, il veut que sa propre parole compte. C'est pourquoi il fait des demandes et refuse de faire ce que ses parents lui demandent. C'est l'entrée dans la période appelée « période du non », appellation inappropriée car elle suggère que l'enfant aurait un besoin impérieux de s'opposer pour construire son sentiment d'exister, alors qu'il ne fait que vérifier la capacité de son parent à tenir compte de ce qu'il dit. La façon dont les parents gèrent cette période est déterminante pour l'enfant.

Si le parent a l'habitude de tenir compte des demandes de l'enfant, de discuter avec lui pour trouver un terrain d'entente, nous disons qu'il "s'apparente" avec lui, l'enfant prend l'habitude à son tour de faire pareil avec les autres personnes (frères, sœurs, copains, autres adultes, etc.). Il s'ancre dans ce que nous appelons la posture relationnelle d'apparentement, il agit alors en cohérence avec ses quatre exigences fondamentales.

Si au contraire le parent refuse régulièrement de prendre en compte les demandes de l'enfant, se mettant dans une posture de rivalité pour le faire céder, alors l'enfant pense que dans toutes les relations il y a un dominant et un dominé. Il prend l'habitude de se mettre lui aussi en rivalité avec les autres, versus domination ou soumission selon les situations. Il s'ancre dans une posture relationnelle de rivalité qui engage toute sa personne, qui flatte ou dégrade son ego selon la place qu'il occupe.

1 Expérience du "stade du miroir" conceptualisée par Jacques Lacan

Le vécu de l'enfant dans l'apparentement

Un enfant ayant la chance d'avoir un parent s'apparentant régulièrement avec lui est serein. L'expérience de sa parole entendue constitue une fondation solide pour son identité. Sa sérénité lui permet d'accepter une éventuelle déception lorsque son parent ne peut pas accéder à sa demande, il sait que son parent a des raisons pour dire non car il lui reconnaît depuis le début une plus-value-de-savoir2. Ce qui le rassure, c'est de constater que son parent est capable de reconnaître qu'il a parfois raison. Il parle de sa place subjective de petit enfant et veut gagner de la liberté très tôt, quand il demande par exemple à descendre d'un trottoir tout seul sans donner la main. Lorsque son parent lui dit après avoir vérifié qu'il n'y a pas de danger "bien oui tu as raison mon chéri tu peux le faire tout seul !", l'enfant est content et rassuré. Si son parent diffère l'expérience pour des raisons de sécurité, il le comprend. L'enfant s'approprie la posture d'apparentement de son parent ce qui les fait accéder à un mode relationnel détendu, le mode relationnel d'apparentement. Ce mode relationnel se caractérise par le fait que chacun a une place symbolique assurée et de même valeur, indépendamment de l'âge, des connaissances et de toute autre différence quelle qu'elle soit.

2 Terme emprunté à Jacques Lacan, que nous nous sommes approprié.

Le vécu de l'enfant dans la rivalité

Face à la posture de rivalité de son parent, l'enfant subit des passages en force. Il n'est pas écouté et en ressent de la frustration, il peut aussi ressentir d'autres émotions en fonction des moyens utilisés pour le faire céder, la peur, la culpabilité, etc. Il se soumet souvent, mais très vite il va chercher à passer en force lui aussi en insistant, criant, mentant pour tenter de faire céder son parent. A force de ne pas être écouté l'enfant peut être débordé par un sentiment d'injustice, la frustration peut le submerger et provoquer un acte violent pour lequel il sera puni. C'est donc sa violence visible qui est sanctionnée, la violence invisible qu'il a subie en amont (ne pas être écouté) étant ignorée. L'éducation dans le mode relationnel de rivalité est source de tensions au mieux, voire de violences.

Le vécu de l'enfant avec un parent alternant entre apparentement et rivalité

Lorsque le parent change régulièrement de posture relationnelle, l'enfant ne peut pas s'installer dans la sérénité de l'apparentement. Il s'adapte. Quand son parent est dans l'apparentement il fait valoir son point de vue et tient compte de celui de son parent et dès que ce dernier change de posture il se soumet ou cherche à passer en force lui aussi. Prenant l'habitude de calquer sa posture relationnelle sur celle de ses interlocuteurs, il est sous leur influence. Si son interlocuteur est dans la rivalité, il peut se laisser entraîner à dire ou faire des choses qu'il pourra regretter ensuite. Devenu adulte il est sous l'influence des climats sociaux, si ces derniers sont délétères il n'a pas la capacité de prendre du recul.

Pourquoi et comment distinguer les deux postures relationnelles ?

Prendre conscience de notre posture relationnelle la plus fréquente est un premier pas dans la connaissance de nous-mêmes. Repérer la posture relationnelle de nos interlocuteurs est utile pour gérer nos relations en connaissance de cause (voir l'article Penser nos relations).

Une personne étant dans la rivalité se compare aux autres, se sentant supérieure ou inférieure selon les situations. Elle compare aussi les autres personnes entre elles, les hiérarchisant au regard de leurs qualités, plus ou moins intelligentes, belles, riches, etc. Cette hiérarchisation provoque souvent de l'admiration ou du mépris. Alors qu'une personne étant dans l'apparentement peut comparer des qualités et se comparer elle-même avec les autres sans hiérarchiser les personnes. Elle peut reconnaître des points faibles et des points forts chez elle et chez les autres sans que cela n'engage les personnes dans leur entièreté.

L'usage du langage diffère selon la posture relationnelle

L'apparentement est une posture relationnelle dans laquelle la personne compose avec son interlocuteur d'égal à égal, avec empathie et bienveillance quelles que soient les différences d'âge, de sexe, de niveau d'étude, d'origine, de religion, d'orientation sexuelle, etc. Elle parle donc posément, veillant à se faire comprendre de son interlocuteur, lui permettant de s'exprimer, argumentant éventuellement pour trouver un terrain d'entente avec lui. Elle s'appuie sur le sens et peut changer d'avis si ce que l'autre dit fait sens pour elle. Sa parole l'engage. Cette personne est dans ce que nous appelons le Rapport Symbolique au Langage (RSL) : elle utilise les mots pour penser et ordonner ce qui se passe en elle, autour d'elle, et pour en dire quelque chose à l'autre sans chercher à le dominer.

Dans la rivalité le rapport au langage est tout autre. La personne utilise le langage pour prendre l'ascendant sur son interlocuteur. Elle peut hausser le ton ou prendre un ton autoritaire (plutôt de de s'appuyer sur le sens) ; employer des mots trop compliqués ou des arguments cinglants ; monopoliser la parole, la coupant ou ignorant ce que l'autre dit ; manipuler les sentiments et les informations et même dire une chose et son contraire. Ce qui compte c'est ce qu'elle dit dans l'immédiateté de la relation pour prendre l'ascendant sur l'autre, ce qu'elle a dit avant ne compte plus et si son interlocuteur le lui rappelle elle nie l'avoir dit. C'est ce que nous appelons le Langage au Service de l'Ego (LSE). Les mots sont utilisés pour obtenir quelque chose de l'autre ou pour se montrer comme étant supérieur, avec un enjeu important car c'est la personne tout entière qui est engagée dans la relation. Si elle n'arrive pas à ses fins (dominer l'autre), elle essayera de se rattraper la fois prochaine ou avec quelqu'un d'autre. En cas d'échecs répétés elle peut s'installer dans la posture de soumission, s'auto-dévaloriser, se croyant vraiment nulle et ne valant plus rien.


La posture de rivalité peut nous avoir été transmise inconsciemment dans notre enfance. Elle est aussi actuellement valorisée socialement, du fait que nous avons développé des organisations sociales très hiérarchisées et pyramidales sur un mode profondément injuste (ce qui n'est pas le cas de toutes les organisations pyramidales). Dans ces organisations pyramidales, les places du haut sont sur-valorisées et assorties de privilèges tandis que celles du bas sont dévalorisées et défavorisées, ce qui peut donner envie d'en gravir les échelons. Le fait qu'il y ait structurellement moins de places à l'échelon supérieur que de prétendants à y monter crée une compétition sociale qui favorise les personnes se mettant en rivalité. Elles sont capables de dire et faire ce qu'il faut pour faciliter leur ascension dans l'organisation, et plus elles sont intelligentes plus elle le font subtilement.

La rivalité est aussi valorisée par la Société au sens le plus large. Nous écrivons le mot société avec un S majuscule pour représenter la communauté humaine. Les humains ayant développé les transports et les communications à l'échelle planétaire, ils font société de fait à cette échelle. Notre Société est à l'image de la majorité de nos organisations sociales, hiérarchisée et pyramidale. L'argent y est un critère majeur de hiérarchisation des personnes, les plus riches étant admirés ou vilipendés tandis que les plus pauvres sont plaints dans le meilleurs des cas ou rendus responsables de leur situation dans le pire des cas.

Dans un tel contexte, les parents soucieux de l'avenir de leurs enfants ont pu (peuvent encore) les éduquer à la compétition sociale. L'expression commune disant qu'il faudrait « armer nos enfants pour la vie » en témoigne. Nous sommes pris dans un cercle vicieux depuis des décennies : la généralisation de la structure pyramidale nous a incités à la rivalité et en éduquant massivement nos enfants à la rivalité nous avons pérennisé, voire renforcé, les structures pyramidales de nos organisations sociales... ce qui a fini par produire cette "Grande pyramide" qui nous englobe tous.

Se déconditionner de la posture de rivalité, pourquoi et comment ?

Si nous voulons une Société juste et pacifiée, il nous appartient de sortir du cercle vicieux (rivalité-pyramides) en prenant nos distances avec l'ego et la rivalité. Nous y gagnons un mieux être immédiat et cela contribue aussi à modifier le fonctionnement des organisations sociales dans lesquelles nous sommes impliqués. Ce changement simultané (de nous-mêmes et des organisations sociales) fera évoluer la Grande pyramide vers une nouvelle structure qui nous sera moins préjudiciable (voir l'article L'évolution de la Société).

Il n'est jamais trop tard pour agir en cohérence avec nos quatre exigences fondamentales (sens, justice, paix et amour) et en le faisant nous accédons à quelque chose qui n'a pas de prix : la joie. La joie c'est l'émotion par excellence qui participe de ce qui nous rend heureux, elle est impossible à ressentir au détriment de quelqu'un, donc impossible à ressentir dans le cadre d'une relation de rivalité dans laquelle il y a toujours un dominé. Elle est impossible à ressentir dans le cadre d'une réussite sociale faite au détriment d'autres personnes.

En d'autres termes, en nous déconditionnant de la rivalité nous nous pacifions nous-mêmes intérieurement, nous pacifions nos relations et nous donnons une chance à l'espèce humaine de grandir en humanité. Le choix devant lequel nous sommes est ancestral, preuve en est avec cette sagesse amérindienne ayant traversé les époques de l'humanité :

Un vieil indien explique à son petit-fils que chacun de nous a en lui deux loups qui se livrent bataille.

Le premier loup représente la Sérénité, l'Amour et la Gentillesse.

Le second loup représente la Peur, l'Avidité et la Haine.

"Lequel des deux loups gagne ?" demande l'enfant.

"Celui que l'on nourrit." répond le grand-père.