Extrait en avant première de la deuxième version de la 4e édition

(elle sera effective sous peu pour les livres imprimés)

AVANT-PROPOS

Cher lecteur, si vous avez ouvert ce livre c'est que la question qui y est posée ne vous a pas laissé indifférent. Que vous soyez d'un tempérament optimiste et attendiez d'être conforté par la lecture d'un texte qui se veut lui aussi optimiste, ou que vous soyez d'un tempérament plus pessimiste ; donc curieux de savoir en quoi les auteurs se sentent légitimes à oser être optimistes.

Quoi qu'il en soit, attendez-vous à la lecture d'un texte qui se démarque des discours que vous avez l'habitude d'entendre. Nous ne développons pas les constats déprimants de ce qui se passe actuellement, chacun le voit et l'entend suffisamment. Nous partons simplement de ces constats et nous décrivons comment nous renforçons à notre insu une organisation sociétale injuste et violente. Nous sommes convaincus que lorsque nous comprenons cela, nous acceptons plus facilement de changer notre façon de vivre. Ce changement est un préalable pour se donner une chance d'adoucir notre société.

La question sociétale dépasse les frontières de l'hexagone car toutes les activités humaines se sont développées à l'échelle planétaire : les transports ; les communications ; l'économie ; la finance ; les institutions de gouvernance ; etc. C'est donc à au niveau mondial que nous devons raisonner, d'autant plus que les désordres climatiques liés à l'activité humaine ne connaissent pas de frontières non plus. Nous pourrions décider de mettre nos connaissances scientifiques et techniques au service de l'invention d'un mode de vie qui soit viable écologiquement et qui prenne soin de tous les humains.

En dépassant nos conditionnements éducatifs et les influences sociales actuelles, nous contribuons à la construction d'une société dans laquelle chacun a une place, une activité lui permettant de vivre dignement. Il existe une structure de société qui le permet.

Bonne lecture à vous et n'hésitez pas à nous faire part de vos remarques sur le site dédié à la diffusion de cette analyse : www.quellesociete.fr

Anne CHESNOT et Gilles ROULLET


LE RISQUE D"EMBRASEMENT DE LA VIOLENCE

Le constat de la violence

PARIS : un adolescent poignardé dans un bar, le patron est en garde à vue.
HAGUENAU : retranché chez lui, il éventre son chien et le jette par la fenêtre. Sa femme était venue se plaindre dimanche matin de violences conjugales auprès du commissariat de Haguenau.
PAU : boulangerie braquée à Pau, le 3è commerce ciblé en deux mois.

Nous sommes confrontés quotidiennement à la violence par le biais des informations, mais aussi directement et très concrètement dans nos vies. Notre grande faculté d'adaptation fait que nous n'essayons pas de corriger cela, nous nous adaptons. Nous nous enfermons chez nous, nous évitons de sortir à certaines heures ou dans certains quartiers, sans avoir clairement conscience que nous nous auto-limitons.

Il faut reconnaître que lorsque nous (les auteurs) parlons de l'augmentation de la violence dans notre société, certaines personnes nous rétorquent que la société est bien moins violente qu'auparavant. Elles s'appuient sur le fait que nous ne sommes plus en guerre sur notre sol ce qui est vrai, bien que cela soit tout de même discutable si nous regardons l'expansion du terrorisme. Quoi qu'il en soit, est-ce que le fait de ne pas être officiellement en guerre justifie de refuser de voir la violence presque quotidienne que nous subissons ?

Précisons ce que nous mettons sous ce mot « violence ». Nous y mettons toutes les formes d'agression physique, mais aussi tout ce qui relève du passage en force verbal et du manque de respect. Les personnes qui travaillent en contact avec le public sont particulièrement exposées à cette sorte de violence, mais il n'y a pas qu'elles. Chacun de nous peut y être confronté au détour d'une discussion avec un collègue, en famille, voire même avec un ami. Nous pouvons avoir du mal à y accorder de l'importance tellement c'est banalisé.

Les façons d'user du langage pour passer en force ou pour manquer de respect à quelqu'un sont multiples. Cela peut être en haussant le ton ou en utilisant un ton autoritaire pour le soumettre. Cela peut être en utilisant volontairement des mots trop compliqués ou des arguments cinglants qui le dévalorisent. Cela peut être en ignorant ce qu'il dit, en lui coupant la parole ou en la monopolisant pour l'empêcher de parler. De façon plus subtile cela peut être par de la manipulation, en jouant sur ses sentiments ou en lui donnant des informations fausses ou partielles.

Au travail, nous retrouvons l'équivalent de tout cela dans la communication écrite, notamment les courriels. Le ton autoritaire est remplacé par des formules sèches, voire par des mots écrits en lettres capitales. La dévalorisation peut se faire en mettant en copie largement un mail réprobateur, etc. Le but étant toujours de prendre l'ascendant sur l'autre pour obtenir quelque chose de lui ou pour se montrer supérieur.

A partir du moment où nous banalisons ces formes parfois insidieuses de violence, nous créons les conditions favorables à des embrasements de violence. Ils peuvent survenir dans notre environnement social de proximité avec des altercations qui dégénèrent, comme dans ce bar à Paris avec cet adolescent. Ils peuvent aussi se produire entre deux groupes, car nous retrouvons à l'échelle collective les mêmes phénomènes qu'à l'échelle des relations individuelles. L'effet de groupe ne faisant que les amplifier. La violence peut donc flamber entre deux bandes rivales dans un quartier, tout comme entre deux pays.

Comment pouvons-nous éviter ce risque  d'embrasement de la violence ? La première chose à faire est de poser clairement les différents aspects du problème. Ce danger s'inscrit dans un contexte global qu'il faut prendre en compte.

Le contexte global de la violence

Nous sommes environ sept milliards et demi d'humains à vivre dans un espace limité, la Terre, avec des ressources naturelles limitées elles aussi. Ces richesses, dont l'eau en particulier, sont indispensables à notre survie. D'autres sont indispensables pour maintenir notre mode de vie actuel, qui est très coûteux en ressources naturelles. Or nous savons que certaines personnes se les accaparent, ce qui produit inévitablement des violences.

Sachant cela, il faudrait user de notre intelligence pour faire en sorte que personne ne puisse s'approprier ces ressources naturelles tout en inventant un mode de vie qui les préserve. Nous pourrions ainsi éviter le risque d'embrasement de la violence et relever le défi de vivre tous ensemble en paix sur cette Terre.

VIVRE TOUS ENSEMBLE EN PAIX SUR LA TERRE

La paix mondiale, un vœu pieux ?

C'est un vœu pieux nous a-t-on dit, qui serait impossible à atteindre à cause de la nature humaine. Il est vrai que de nombreux exemples montrent que l'humain est capable du pire. Pour autant, l'expression « l'homme est un loup pour l'homme » nous semble être acceptée parfois un peu trop rapidement comme une position de principe, car il y a aussi des exemples qui montrent que l'inverse est vrai. L'homme est aussi pacifique et empathique.

L'histoire du colonialisme est jalonnée de conquêtes de territoires qui ont été facilitées par le fait que les autochtones étaient au départ pacifiques,  curieux et accueillants. Les pays colonisateurs ont  bénéficié de cela au début, puis lorsque ces populations ont compris qu'elles se faisaient flouer, elles sont devenues méfiantes, voire violentes. Quant à l'empathie, elle est visible chez les très jeunes enfants, entre un an et deux ans. Nous pouvons les voir donner spontanément leur propre doudou à un enfant qui pleure. Pour finir, l'expression « l'homme est un loup pour l'homme » fait référence à la nature. Or des études récentes démontrent qu'il y a dans la nature, à côté de la loi du plus fort, une autre loi qui fonctionne. Deux biologistes ont publié un livre en 2017 qui s'intitule « L'entraide. L'autre loi de la jungle »2.

En poussant un peu plus loin l'observation des jeunes enfants nous pouvons comprendre comment se construit la relation de rapport de force. L'enfant, avant un an, commence à comprendre qu'il est une personne parce qu'il se reconnaît dans un miroir et parce que ses parents lui parlent et parlent de lui. N'étant pas certain que c'est lui qu'il voit dans le miroir, il se tourne vers l'adulte pour en avoir la confirmation1. L'enfant s'appuie donc sur la parole de son parent puis ensuite, dès qu'il va commencer à parler, il va vouloir que sa parole à lui compte aussi, qu'elle soit entendue. C'est pourquoi il fait des demandes et refuse de faire ce que ses parents lui demandent. En fait, il teste la capacité de ses parents à tenir compte de sa parole. C'est l'entrée dans la période appelée « période du non », appellation inappropriée car elle suggère que c'est pour s'opposer que l'enfant dit non.

Face à ce nouveau comportement de l'enfant, le parent peut prendre deux postures différentes. Il peut être réactif et autoritaire, se mettant en rivalité avec l'enfant pour le faire céder ou il peut prendre une posture plus réflexive, en discutant avec lui. Sa réaction aura des conséquences sur le développement de la personnalité de l'enfant.

Un enfant confronté de façon régulière à une posture parentale de rivalité, finit par penser que c'est cela « être en relation ». Il prend donc l'habitude de se mettre lui aussi en rivalité avec les autres, ses frères et sœurs, ses copains, etc. C'est ainsi qu'il acquiert ce que nous appelons un « positionnement subjectif relationnel de rivalité ».
Un enfant qui est au contraire régulièrement face à un adulte qui s'apparente avec lui en discutant, pense que être en relation c'est échanger et argumenter éventuellement pour trouver un terrain d'entente. Il prend donc l'habitude de faire pareil avec les autres ; c'est ainsi qu'il acquiert un positionnement subjectif relationnel que nous appelons le «positionnement subjectif relationnel d'apparentement ».

Il faut avoir à l'esprit que les parents ont eux-mêmes acquis dans leur enfance un positionnement subjectif relationnel. Ce positionnement subjectif est souvent inconscient car il s'est construit très tôt, sous l'influence de leur propre éducation qui leur semble « normale ». C'est avec ce bagage qu'ils abordent leur rôle de parent.
Le plus souvent les parents gèrent la période du non en alternant entre la posture de rivalité et la posture d'apparentement. Nous verrons plus loin ce qui en résulte, mais d'abord, regardons ce qui se passe pour l'enfant lorsque ses parents sont principalement dans l'une ou l'autre posture.

1 - Jacques Lacan a conceptualisé cette expérience précoce sous le nom de "stade du miroir".

2 - Pablo Servigne et Gauthier Chapelle. Éditions LLL - 2017

Le mode relationnel de rivalité

Un enfant dont le parent a acquis un positionnement subjectif de rivalité est confronté régulièrement à des passages en force pour le faire céder. Il ne se sent donc pas écouté ; il en ressent de la frustration. Il peut aussi ressentir de la peur et d'autres émotions en fonction des moyens utilisés pour le faire céder. Son sentiment d'injustice, de ne pas être écouté, peut le déborder et donner lieu à un acte agressif pour lequel il sera puni. C'est donc la violence visible qui est sanctionnée ; la violence in-visible qu'il a subie en amont étant ignorée. L'enfant se soumet souvent, mais il peut aussi imiter son parent et chercher à passer en force. Il peut insister, crier, se rouler par terre, etc. Dans les deux cas cela conduit à un « mode relationnel de rivalité ».

Ce mode relationnel se caractérise par le fait qu'il n'y a que deux places possibles dans la relation, dominant ou dominé. Cet enjeu crée inévitablement de la tension dans la relation. L'enfant est soit obéissant, voire très obéissant sous la contrainte, soit rebelle, arrivant parfois à prendre la place du dominant lorsqu'il arrive à faire céder son parent.

Vous comprenez que c'est dans ce mode relationnel que s'enracine la violence ordinaire dont nous parlions dans le premier chapitre. Elle se construit très tôt et sans qu'on y prenne garde, si bien que nous croyons qu'elle est naturelle, qu'il y aurait des enfants méchants par nature. Là encore, regardons ce qui se passe dans la nature. Certes les animaux à l'état sauvage peuvent être agressifs et violents, mais il faut remarquer qu'ils ne s'installent jamais dans une jouissance de l'agressivité et de la violence comme peuvent le faire les humains. Cette jouissance, typiquement humaine, fait le lit des embrasements de violence. Nous pouvons néanmoins être optimistes car, du fait qu'elle se construit, cette jouissance peut aussi ne pas se construire ou se déconstruire.

Le mode relationnel d'apparentement

Voyons maintenant ce que vit un enfant qui a la chance d'avoir un parent ayant acquis un positionne-ment subjectif relationnel d'apparentement. Il constate que sa parole est prise en compte puisque son parent échange avec lui, cela lui permet d'être serein. Il peut alors supporter plus facilement une éventuelle déception lorsque son parent ne peut pas répondre favorablement à sa demande. Il sait que son parent a des raisons pour dire non, parce qu'il lui reconnaît depuis le début une « plus-value-de-savoir »1. Il cherche simplement à ce que son parent puisse reconnaître qu'il peut avoir raison lui aussi parfois. Il parle de sa place subjective de petit enfant et il veut gagner de la liberté très tôt. Quand il demande par exemple à descendre d'un trottoir tout seul sans donner la main. Lorsque son parent lui dit après avoir vérifié qu'il n'y a pas de danger « bien oui tu as raison mon chéri tu peux le faire tout seul ! », l'enfant est rassuré. Il prend par imitation la même posture relationnelle que son parent et cela les conduit à un mode relationnel dé-tendu que nous appelons le « mode relationnel d'apparentement ».

Ce mode relationnel se caractérise par le fait que chacun a une place symbolique assurée et de même valeur. La plus-value-de-savoir est détenue par l'un et l'autre alternativement selon les situations, indépendamment de l'âge et des connaissances.

2 - Plus-value-de-savoir : concept lacanien que nous nous sommes appropriés : c'est le fait d'avoir raison ou d'apporter une information intéressante.

Accéder au mode relationnel d'apparentement

Notre approche met l'accent sur la responsabilité des parents puisque ce sont eux qui déterminent le futur positionnement subjectif relationnel de leur enfant. Nous tenons compte aussi de leurs difficultés.  Comment peuvent-ils aider leur enfant à construire un positionnement subjectif d'apparentement s'ils n'ont pas eu la chance de l'acquérir ?

La prise de conscience de ce fait est un premier pas vers la résolution de cette difficulté, avec l'idée que nous ne sommes pas responsables du climat relationnel dans lequel nous avons grandi. Ensuite vient l'idée qu'il n'est jamais trop tard pour acquérir ce fameux positionnement d'apparentement.
Pour cela il faut comprendre que écouter un enfant qui s'oppose ne veut pas dire acquiescer. A partir de là, nous pouvons nous détendre et nous entraîner à prendre la posture d'apparentement avec lui. Nous nous mettons à son niveau pour parler, en nous baissant si nécessaire et en utilisant un vocabulaire adapté à son âge. Nous lui demandons son avis et nous lui expliquons le nôtre. Nous pouvons alors raisonner l'enfant, car les enfants réfléchissent très tôt et ils comprennent beaucoup de choses.

En nous appliquant à discuter calmement avec l'enfant, nous expérimentons le fait que nous ne perdons ni notre place de parent, ni notre autorité. Nous pouvons donc maintenir notre position quand nous avons une bonne raison de le faire. Si malgré nos explications l'enfant vit mal de ne pas obtenir ce qu'il veut, nous pouvons alors le consoler ou lui changer les idées, parce que l'empathie a remplacé la rivalité. Notre nouvelle posture relationnelle amène l'enfant à prendre la même par imitation ce qui conduit au mode relationnel d'apparentement.

Dans ce mode relationnel, non seulement il y a de la place pour l'empathie, mais c'est aussi un mode relationnel qui permet l'accès à la joie. La joie, c'est l'émotion par excellence qui participe de ce qui nous rend heureux. Or elle est impossible à ressentir au détriment de quelqu'un, donc impossible à ressentir dans le mode relationnel de rivalité. Elle remplace avantageusement la jouissance. Lorsque l'enfant prend à son tour la même posture d'apparentement que nous, nous pouvons être contents avec lui, la joie étant majorée d'être partagée. À force de nous entraîner à prendre cette nouvelle posture relationnelle, elle nous devient habituelle et nous nous ancrons ainsi dans le positionnement subjectif d'apparentement.

Passer de la posture relationnelle de rivalité à la posture d'apparentement équivaut à se déplacer le long d'un continuum qui représente notre façon d'être en relation. La posture de rivalité et la posture d'apparentement étant chacune à une extrémité. Nous prônons un déplacement vers la posture d'apparentement pour contrebalancer l'influence sociale actuelle qui nous incite à aller vers la posture de rivalité.

Pacifier nos relations pour pacifier la société

La pacification de nos relations est l'une des clés pour aller vers un vivre ensemble en paix. Il serait illusoire de vouloir une société pacifiée sans nous appliquer à apaiser nos propres relations. Pour nous aider, nous pouvons nous appuyer sur des exigences fondamentales qui sont en nous dès notre plus jeune âge : une exigence de sens ; une exigence de justice ; une exigence de paix ; une exigence d'amour.

Ces exigences sont observables chez les enfants à partir du moment où ils commencent à maîtriser le langage. Dès ce jeune âge ils cherchent à comprendre ce qui se passe autour d'eux. Ils posent des questions, souvent très pertinentes, qui sont malheureusement souvent perçues par l'adulte comme de l'impertinence. Un enfant se faisant régulièrement rabrouer lorsqu'il pose des questions, peut renoncer à vouloir comprendre ce qui se passe autour de lui. Il peut aussi se départir de son exigence de justice s'il est témoin d'injustices tout en constatant que les adultes s'en accommodent. Pour finir, il peut se détourner de son exigence de paix s'il vit dans un environnement tendu dans lequel il y a de nombreuses disputes. Il est plus rare qu'il renonce à son exigence d'amour. C'est même souvent par amour pour ses parents et pour obtenir leur amour, qu'il peut se soumettre à un mode éducatif de rivalité. Un enfant ayant renoncé à ses trois premières exigences fondamentales, avance dans la vie avec l'idée que aimer l'autre c'est lui céder.

Nous avons tous été des enfants, nous avons pu perdre de vue nos exigences fondamentales si elles ont été trop mises à mal par ce que nous avons vécu. Cependant, il n'est jamais trop tard pour leur redonner toute leur place dans notre esprit et dans notre cœur.

Notre ancrage dans le positionnement subjectif d'apparentement a des effets bénéfiques immédiats sur nous-mêmes et dans nos relations. Nous ressentons plus de détente et de bien-être.

Cet ancrage a aussi des effets, à certaines conditions et à plus long terme, sur les organisations sociales et sur la société. Celles-ci doivent changer parce qu'elles portent en elles, actuellement, une forme de violence structurelle, invisible.

COMPRENDRE LE PIEGE DES ORGANISATIONS PYRAMIDALES

Le piège de la hiérarchisation

Notre environnement social de proximité est constitué d'organisations sociales diverses dans lesquelles nous sommes personnellement impliqués : nos familles ; les écoles ; les entreprises ; les associations ; etc. Ces organisations sont très souvent de structure pyramidale (voir page 28). Cette structure nous est préjudiciable parce qu'elle induit inévitablement une hiérarchisation des places. Les critères de hiérarchie peuvent être une autorité qui s'impose (dans la famille par exemple), les notes à l'école, les performances professionnelles dans l'entreprise, les résultats sportifs dans un club, etc.


Dans une organisation sociale de structure pyramidale, les places du haut sont survalorisées et assorties de privilèges. C'est pourquoi cela peut donner envie d'en gravir les échelons. Le fait qu'il y ait structurellement moins de places à l'échelon supérieur que de prétendants à y monter, crée une compétition sociale. D'autant plus que les organisations pyramidales valorisent ceux qui savent s'affirmer, se vendre, être forts. Savoir s'imposer est une compétence recherchée dans les organisations pyramidales, car les managers doivent souvent faire adhérer leurs subordonnés à des choses qui n'ont pas de sens ou qui sont injustes. La valorisation est symbolique par le discours, tout autant que financière.

Il y a donc une synergie négative entre la rivalité induite par la structure pyramidale et la posture relationnelle de rivalité. C'est pourquoi il y a de plus en plus d'organisations structurées de manière pyramidale. Il y en a beaucoup dans notre environnement social de proximité ainsi qu'au niveau national et international.

La structure pyramidale, très répandue, normalise la posture de rivalité. De plus, nous sommes trop nombreux à admirer les personnes qui savent s'imposer et se faire valoir, particulièrement lorsqu'elles montrent une grande maîtrise du langage. Actuellement, une personne instruite et parlant bien peut aisément manipuler tout le monde pour ses intérêts personnels qui sont la plupart du temps masqués : un appât du gain ; une envie de pouvoir ; une envie de reconnaissance narcissique ; une jouissance personnelle. Ces personnes arrivent donc à gravir les échelons d'une organisation pyramidale plus facilement que les autres.

L'humanité prise au piège

La généralisation de la structure pyramidale, notamment dans les institutions politiques et les entreprises, conjuguée avec la mondialisation de toutes les activités humaines a donné naissance à une immense méta-structure pyramidale qui englobe maintenant toute l'humanité (voir page 31). Elle nous est invisible car nous sommes pris dedans.


Précisons rapidement les facteurs ayant contribué à faire advenir cette méta-structure.



Préface de la 4è édition

Dans ce livre vous ne trouverez pas de solutions toutes faites mais plutôt un désir d’enclencher pour vous-mêmes une prise de conscience, une réflexion sur les conséquences de vos actes au sein de notre société.

Les deux auteurs, comme bien d’autres, partent du constat que dans notre société la violence est banalisée, que la loi du plus fort l’emporte. Ils décrivent clairement deux postures éducatives courantes enfant-adulte et leurs conséquences. Ces postures nous entraînent dans des modes relationnels de rivalité ou d'apparentement. Dans le mode relationnel d’apparentement, que ce soit dans nos relations familiales, amicales ou professionnelles, il y a véritablement de la confiance. Celle-ci peut changer considérablement notre société en nous guidant dans la résolution de conflit, l’échange et la nouveauté. Un tel changement peut paraître difficile à croire pour quelqu'un qui a toujours vécu dans des rapports violents... un peu comme ce qui se passait pour les hommes enfermés dans la fameuse caverne de Platon.

Nous pouvons avoir aussi le sentiment qu’un retour à la nature nous est difficile, comme si la modernité et la technologie pouvaient remplacer la nature. Le plaisir de l’homme à créer des machines de plus en plus performantes fait de lui un être ingénieux, seulement toutes ces créations sont faites au détriment de notre planète. La situation est proche de l'état d’urgence, mais il est encore possible de rectifier notre trajectoire et de nous rapprocher de la nature.

Les auteurs attirent aussi fortement notre attention sur les organisations pyramidales qui sont centrales dans nos sociétés. Ils nous encouragent à dépasser nos peurs pour instaurer des relations plus horizontales. Ce livre nous permet de comprendre que si nous sommes majoritairement dans le mode relationnel d'apparentement nous pourrons ensemble bâtir un monde basé sur un sens commun et en harmonie avec ce que nous sommes réellement.

En tant qu’artiste, j’ai fait le choix de suivre une voie qui semble contraire à celle de notre société qui contraint les artistes à produire énormément et à courir sans cesse afin de conserver leur statut d’intermittent. J’ai découvert il y a cinq ans l’enseignement pianistique de Marie Jaëll. C'est une approche qui prend en compte le pianiste entièrement. Elle est basée sur la conscience des gestes et non sur des répétitions mécaniques qui finissent par créer des mouvements automatisés. Cette approche amène le musicien à l’introspection, à la découverte de terrains inconnus qui ne sont pas compatibles avec la comparaison, la compétition, la superficialité. Elle demande un lâcher prise, du temps, de la patience. Grâce à cet apprentissage, j’ai pris conscience que j’avais un corps. Souvent, nous traitons notre corps comme un objet. Nous l’exploitons pour des raisons économiques. Je pense à toutes les personnes dans le monde qui l’épuisent pour gagner trois sous ou pour simplement survivre. Pourtant quand nous lui prêtons une vraie écoute, nous nous apercevons qu’il a sa propre intelligence. Il aime apprendre, faire, respirer, se tenir, se mouvoir, se détendre. Quand nous en sommes conscients, toute violence peut disparaître et notre esprit change, nous ralentissons. Nous arrêtons de nous comparer et de la joie peut s’exprimer librement.

Mon expérience personnelle est transposable à une multitude de métiers, car c’est une question de posture face à ce que nous sommes profondément. Comme vous le verrez dans ce livre, les grandes entreprises ont très bien compris que lorsque les salariés peuvent se détendre, être dans de bonnes conditions  de  travail,  leur  productivité augmente et cela développe aussi une bonne ambiance dans les équipes.

Dans tous les métiers du monde et dans notre vie quotidienne, nos actions passent par des gestes physiques. Si ces gestes sont exécutés avec violence, impatience et raideur, notre corps se rigidifie et cela entraîne des maladies, voire des troubles psychologiques. A l'inverse, développer des gestes qui nous correspondent est un premier pas vers le respect de nous-mêmes. C'est une nouvelle sorte de  découverte et d’apprentissage, la violence diminue et l’esprit devient clair.

Ce livre est précieux car il nous rappelle que nous avons la main sur notre vie, que nous n’avons pas besoin de consommer autant, que le bonheur est à l'intérieur de nous. Il provient de la maîtrise de nous-mêmes et de ce que nous apportons autour de nous.
  

Noémie OCHOA – Pianiste

Le livre

La 4è édition est disponible dans les librairies (7 euros) et en version e-book (1 euro).

Préface de la 2è édition

Extraits

« Voici enfin un ouvrage qui porte de l’attention sur les symptômes de mal-être de notre société, sans s’arrêter au diagnostic. Avec une approche analytique tout à fait inédite de la « société sur le divan », ce texte présente aussi un scénario de sortie de crise, vers moins de violence et plus de justice [...]

Cet ouvrage très pragmatique, nous donne des outils pour s’orienter vers un modèle de société pour tous. Telle une thérapie pour soigner notre société à la source de ses maux, le programme ne propose pas de rentrer en résistance, ni même de s’opposer à l’état de notre société. Ce programme propose une évolution pacifique en évitant les solutions réductrices ou exclusivement politiques qui renforcent les mécanismes de défense.
Sans partis pris, cet ouvrage propose une vraie prise de conscience et une mise en responsabilité collective vers la voie de l’adaptation pour une société résolument plus juste.»

Laurence LOULMET
Maître de Conférences Sciences Économiques

Préface de la 3è édition

« Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple ! » (Intermède 1951) nous suggérait très subtilement Jacques Prévert… Peut-être devrions-nous, de la même manière, décider d’être optimiste, pour donner l’exemple et pour ne jamais renoncer à transformer le monde, ce monde, cette société dans laquelle nous vivons et qui nous laisse parfois tellement insatisfaits !

Au croisement de l’analyse sociologique, économique, politique et de la compréhension des phénomènes psychiques, c’est à dire dans une approche éclairée de la complexité du monde où nous vivons, Anne Chesnot et Gilles Roullet nous placent avec bienveillance devant nos responsabilités personnelles de citoyens, d’électeurs, d’acteurs de cette société que tous, sans doute, nous critiquons mais que nous ne nous engageons pas suffisamment à faire évoluer vers plus de justice sociale.
Comment parvenir à cet optimisme nécessaire ?

Chacun a l’intuition confuse qu’il ne maitrise pas tout dans la dynamique psychique qui est la sienne et chacun se sait pourtant capable de progresser vers cet optimisme qui lui changerait la vie et qui contribuerait à changer celle des autres.
Chacun observe des fonctionnements sociétaux qui progressivement pervertissent le fonctionnement démocratique auquel nous aspirons et que nous peinons à faire vivre. Alors pour cultiver, pour construire l’optimisme, les auteurs osent ouvrir à la question : quelle société voulons-nous ? Et pour y répondre, ils donnent à voir et à comprendre plusieurs modèles de société et se dirigent progressivement, simplement, vers un modèle où les valeurs républicaines retrouveraient véritablement leur sens et inspireraient la vie.

Les événements dramatiques que nous avons eu à vivre ces derniers temps et auxquels nous sommes durablement confrontés, jusque dans l’horreur, soulignent s’il en était besoin l’actualité, la pertinence et la nécessité de ces questionnements.
Tout est alors mis en question : notre rapport au monde, à l’environnement, à la planète, à l’argent, bien sûr et par conséquent au travail, au pouvoir, aux autres, à l’humour même… C’est d’une philosophie qu’il s’agit, c’est à dire d’une recherche de sagesse susceptible de venir apaiser nos vies.

Il s’agit donc de tenter de comprendre pour agir, pour pouvoir éduquer différemment nos enfants ou petits enfants pour aller avec eux vers une société plus juste, plus équitable, au plus près de soi et globalement dans le monde.
Chacun, dans cette démarche, est invité à penser ou re-penser sa vie, ou du moins, modestement d’abord, quelque chose dans ses façons de vivre, jusqu’à retrouver, ressentir un bien être communicatif contribuant alors à une transformation sociétale profonde.

Oser l’optimisme c’est sans doute, dans la lecture de ce livre, s’engager dans cette philosophie, y cueillir quelques « bonnes nouvelles » et recevoir une sorte d’invitation à l’intelligence, à la liberté mais à une liberté cultivée dans le rapport aux autres parce que c’est dans la relation que se construit l’humanité…


Michel Billé. Sociologue.