VIVRE MIEUX, EN PAIX SUR LA TERRE.
N'ATTENDONS PAS UN MIRACLE

Avant-propos

Cher lecteur, si vous avez ouvert ce livre c'est que le projet vous a intéressé. Que vous soyez optimiste et agissant dans ce sens ou que vous soyez plutôt pessimiste et désireux de savoir s'il est réellement possible de faire quelque chose. Nous (les auteurs) avons entamé une réflexion sur ce thème en partant de nos propres craintes et incompréhensions au regard de ce qui se passait autour de nous et dans le monde, c'était en 2011. Depuis, nous avons transmis régulièrement le fruit de notre travail par des conférences, la publication d'un petit essai1, un site internet2, des stands lors d'événements grand-public, etc.

Ces dernières années, des mouvements sociaux en France (Gilets Jaunes et mouvement de protestation contre la réforme des retraites), exprimaient un fort mécontentement qui est passé au second plan après l'apparition de la pandémie Covid-19. Pour autant l'insatisfaction n'a pas disparu.  

Dans ce livre nous remontons en amont de cette colère sociale. L'injustice est flagrante, tant dans nos organisations sociales qu'au niveau planétaire. Face à cela, il s'est développé depuis plusieurs décennies une sorte de violence bien différente des conflits sociaux et des guerres que nous avons toujours connus jusque là. Les incivilités, le vandalisme, la délinquance et le terrorisme augmentent. Nous proposons des clés de compréhension et d'action pouvant faire diminuer l'injustice sociale et son corollaire la violence, grâce à la mise en perspective d'idées provenant de domaines différents (économie, politique, psychologie, écologie). 

Notre réflexion a été enrichie par de nombreuses lectures, des échanges avec des personnes compétentes dans les domaines visités ainsi qu'avec nos auditeurs et lecteurs. Nous les en remercions chaleureusement. Nous citons parfois des idées attribuées à des auteurs connus sans avoir lu leurs livres pour autant. Dans ces cas là nous n'indiquons que leur nom.

Si vous souhaitez avoir des précisions sur les différents thèmes abordés ici vous pouvez consulter notre site : www.quellesociete.fr

Bonne lecture à vous.
Gilles ROULLET – Anne CHESNOT

1 Quelle société voulons-nous ? Osons l'optimisme ! - Auto-édition en 2014 - 2015 - 2016 - 2019.

2 www.quellesociete.fr


Introduction

Nous, les humains, avons la capacité de nous penser nous-mêmes, de retracer notre histoire et de nous projeter dans le futur. L'espèce humaine s'est développée démographiquement au point d'être dominante en nombre avec plus de 7,5 milliards d'humains. Elle a évolué techniquement et a réussi à dompter la nature dans un premier temps, mais l'a ensuite pressurisée au profit d'une sur-consommation irraisonnée et insoutenable à bien des égards. Écologiquement, nous puisons trop dans nos ressources naturelles et nous créons une pollution qui nous porte préjudice. Politiquement, les modèles économiques que nous avons développés sont injustes socialement et source d'une augmentation de la violence. Certes, ce n'est plus une violence guerrière comme celle que nous avons connue avec les deux guerres mondiales, ni comme l'esclavage, ni comme la violence de classes de l'ère industrielle. C'est une violence dont la cause est moins identifiable, l'enjeu est donc d'en cerner précisément l'origine pour se donner des chances de la juguler.

La situation actuelle (la grande Pyramide)

Nous, les humains, en développant les transports et les communications à l'échelle planétaire, avons créé de fait la communauté humaine. Pour cette raison nous pouvons dire que nous faisons Société. Nous écrivons ce mot avec une majuscule pour signifier que nous parlons de la Société humaine.

En quoi la Société actuelle est-elle violente ? Nous avons fait advenir une immense organisation pyramidale qui nous englobe tous et dans laquelle les 1% les plus riches détiennent maintenant plus de la moitié de la richesse mondiale3 tandis qu'un grand nombre de personnes n'ont pas de quoi manger suffisamment ni se loger décemment.

3 50% de la richesse mondiale aux mains de 1% de la population - Article L'express.fr (17/11/2017)

L'argent est un critère majeur de hiérarchisation des humains dans cette Société. Les plus riches étant admirés ou vilipendés tandis que les plus pauvres sont plaints dans le meilleur des cas ou rendus responsables de leur situation. Cette grande "Pyramide" est violente en elle-même structurellement, mais la notion d'ascenseur social détourne notre attention de ce problème. Dire que l'ascenseur social est en panne et qu'il faudrait le réparer masque le fait qu'il n'y aura jamais assez de places à l'étage supérieur que de prétendants à y monter.

À la violence structurelle de la Pyramide s'ajoutent deux violences systémiques. Dans la Pyramide l'argent a pris trop de place dans nos vies. La recherche de rentabilité financière s'est généralisée à tous les échelons de la Société, chez les actionnaires autant que chez la majorité des consommateurs. La consommation au moins cher est devenue la norme, que ce soit pour l'achat d'objets, de services ou de loisirs. La vie économique a donc prospéré sur ce principe de recherche de rentabilité maximum. Certaines entreprises se sont développées à l'échelle planétaire, ont réduit leurs coûts de production pour répondre à la demande des consommateurs qui voulaient tout au moindre prix. Elles se sont enrichies énormément grâce à l'augmentation du volume de leurs ventes. Cette pratique généralisée (produire au moins cher et acheter au moins cher) a provoqué un processus d'aspiration de l'argent vers le haut de la Pyramide. C'est la première violence systémique, voyons la deuxième. Des entreprises sont devenues des grands groupes multinationaux qui ont acquis de l'influence et ont supplanté les pouvoirs politiques nationaux. Ils ont maintenant la capacité d'attaquer les États en justice si ces derniers prennent des décisions qui porteraient préjudice à leurs intérêts. Nous pouvons représenter visuellement la grande Pyramide avec ces deux violences systémiques (aspiration de l'argent vers le haut – suprématie des intérêts privés sur les pouvoirs politiques nationaux).

La structure pyramidale de la Société et son fonctionnement systémique entretiennent l'injustice sociale. Cette situation perdure depuis des décennies, mais à défaut d'avoir été clairement énoncée elle n'a pas pu être corrigée. Réparer l'ascenseur social et réinjecter de l'argent en bas de la Pyramide ne sont pas des solutions satisfaisantes, elles ne font que compenser cette situation et donc la maintenir.

Que risquons nous à perpétuer la situation actuelle ?

La grande Pyramide n'est pas figée, elle est advenue et continue d'évoluer. Si nous ne corrigeons pas les facteurs en cause (structurel et systémiques), les écarts de revenus déjà indécents continueront de se creuser et les classes moyennes vont s'appauvrir. Schématiquement cela revient à resserrer les cotés de la pyramide vers l'intérieur et, en extrapolant, nous arriverons à une nouvelle structure de Société en forme de "Chapeau de Merlin".

Les classes moyennes restantes et les pouvoirs politiques subiront de plein fouet la violence grandissante des classes populaires et elles feront rempart pour protéger les plus riches. Nous sommes déjà sur le chemin qui mène au Chapeau de Merlin. Nous subissons tous l'augmentation de la violence dans notre vie quotidienne et dans le monde : les incivilités, le vandalisme, les agressions verbales et physiques, la violence des conflits sociaux, des trafics illicites (drogue, proxénétisme, etc ), des migrations forcées et le terrorisme. L'accroissement de ces violences est un indicateur fiable de l'accentuation de l'injustice sociale. Les gouvernements, à défaut d'aborder ce problème de fond, tentent de juguler l'augmentation de la violence par des régimes autoritaires. Tant et si bien que nous sommes maintenant à l'entrée d'un cercle vicieux d'escalade de la violence. Preuve en est avec la multiplication des régimes autoritaires. Si nous ne voulons pas continuer dans cette voie, il convient d'aller un peu plus loin dans la compréhension de la situation actuelle.

Comprendre pour changer de trajectoire collective

La grande Pyramide est constituée d'organisations sociales plus ou moins importantes en taille, allant de la famille monoparentale aux organisations internationales, en passant par les écoles, les entreprises, les associations, les nations, etc. Si la grande Pyramide est advenue c'est parce que la majorité des organisations sociales se sont structurées elles aussi de façon pyramidale.

Il existe des organisations très hiérarchisées et pyramidales qui fonctionnent très bien. C'est le cas des corporations destinées à des missions très spécifiques comme par exemple une compagnie de sapeurs-pompiers. La hiérarchie est acceptée car elle est indispensable pour répondre au mieux à leur mission et elles fonctionnent bien parce qu'il y a un lien de confiance entre tous. Pendant le temps de l'action les ordres venant du haut de la pyramide sont exécutés au mieux et sans discussion. Ensuite le débriefing, systématique après chaque opération, permet à la base d'exprimer les difficultés rencontrées lors de l'action et les éventuelles propositions pour y remédier. La mission de la compagnie (sauver les personnes et les biens) fait consensus et c'est ce dernier qui guide, à chaque échelon, les décisions et les actions.

Malheureusement ce n'est pas cette sorte d'organisation qui s'est développée dans la grande Pyramide. Ce sont plutôt des organisations dans lesquelles les personnes étant en haut ne se soucient pas (pas assez) des difficultés de celles qui sont en bas. Les 1% les plus riches et les PDG des grands-groupes d'intérêts privés agissent pour leurs intérêts. Même lorsqu'ils investissent dans des œuvres socialement utiles ils en retirent des avantages pour eux-mêmes et pour le groupe. Narcissiquement par la médiatisation de leurs actions, financièrement car la valorisation de l'image du groupe augmente ses revenus, et même fiscalement. Nous retrouvons cette dynamique, à moindre échelle, dans les entreprises pyramidales de taille plus modeste. Le principe de ces organisations pyramidales est que les places du haut sont survalorisées et assorties de privilèges tandis que celles du bas sont dévalorisées et défavorisées, ce qui peut donner envie d'en gravir les échelons. Le fait qu'il y ait structurellement moins de places à l'étage supérieur que de prétendants à y monter créé une compétition sociale redoutable, souvent masquée par une apparente collaboration pseudo-bienveillante.

Continuons à remonter jusqu'à la racine du problème. Les organisations sont constituées d'individus qui les font vivre. Or les humains ont adopté massivement une posture relationnelle de rivalité pour tenter d'être, chacun, un gagnant de la compétition sociale. Cette posture de rivalité découle d'un principe de hiérarchisation des personnes, c'est là l'origine du problème. Les différences entre les humains sont prétextes à comparaison et à hiérarchisation. Toutes les caractéristiques peuvent être concernées, les disparités de richesse, de beauté, de performances, de religion, de couleur de peau, d'origine, d'orientation sexuelle, etc. C'est pourquoi la posture de rivalité a des effets délétères sur nous-mêmes, sur nos relations, sur le climat social et sur la Société. Nous allons l'expliciter.

Au niveau individuel : la personne étant dans la rivalité se fait une représentation d'elle-même par comparaison avec les autres, se sentant supérieure ou inférieure selon les situations, consciemment ou inconsciemment. Quand elle se sent supérieure, elle doit tenir sa place pour garder une bonne estime d'elle-même, c'est donc source de stress. Quand elle se sent inférieure elle le vit mal. Pour elle, il n'existe que ces deux alternatives.

Au niveau des relations : une personne qui doit tenir sa place (supérieure) cherche à se mettre en avant (en dévalorisant les autres éventuellement), à s'arc-bouter sur ce qu'elle affirme comme étant la vérité (même si elle n'en n'est pas sûre) et à s'imposer. Si au contraire elle se sent inférieure elle peut chercher l'occasion de prendre (ou reprendre) la position de supériorité. Les relations sont inévitablement compliquées lorsqu'elles sont sous-tendues par cet enjeu.

Au niveau du climat social : les personnes étant dans la posture de rivalité créent des tensions et entretiennent la compétition sociale dans les organisations (famille, classe, équipe, association, entreprise, etc.). Les désaccords deviennent des conflits ouverts ou larvés qui peuvent générer des camps, chacun prétendant avoir raison. Quant aux personnes qui ne veulent pas prendre parti, elles sont taxées d'être incapables de se positionner, d'être "molles". Leur posture nuancée est inacceptable pour quelqu'un revendiquant fièrement sa posture de rivalité, ou impensable pour une personne y ayant été conditionnée. Lorsqu'un individu étant dans la rivalité se retrouve à la tête d'une organisation sociale, il y règne alors un climat délétère. Dans le film "Corporate"4, un patron galvanise ses cadres pour qu'ils développent la confiance en soi, l'esprit d'équipe et la loyauté au service de l'entreprise, y compris lorsque c'est au détriment de certains employés.

Au niveau de la Société : la posture de rivalité et la compétition sociale s'auto-renforcent et poussent à l'individualisme. Il en est ainsi depuis des décennies, ce qui a provoqué la généralisation de la structure pyramidale des organisations sociales et l'apparition de la grande Pyramide. Ce contexte a incité (incite encore) les parents à encourager leurs enfants à s'imposer, se faire valoir, cacher leurs faiblesses, etc. L'expression commune disant qu'il faudrait "armer nos enfants pour la vie" peut nous aider à prendre conscience que nous sommes nombreux à avoir été conditionnés à la rivalité. C'est pourquoi elle s'est répandue et banalisée dans la Société.

Au niveau politique, actuellement et sommairement, il y a deux camps qui s'opposent. Le premier valorise et admire les personnes gravissant les échelons de la grande Pyramide, sans se poser la question de savoir si leur réussite sociale est faite au détriment du bien commun et des autres. Tandis que l'autre camp vilipende les personnes gravissant les échelons de la grande Pyramide. Il considère toute ascension sociale comme étant le résultat d'actions menées sciemment au détriment du bien commun et des autres, sans prendre en compte le fait que la personne peut ne pas avoir conscience d'avoir fait (de faire) du tort aux autres. Elle a pu être conditionnée à la rivalité par son éducation et son environnement social.

 Au niveau économique, il y a aussi sommairement deux camps qui s'opposent. L'un valorise le capitalisme, affirmant que la "concurrence libre et non faussée"5 est la seule voie capable d'apporter le bien-être, chacun rivalisant avec son voisin pour produire les biens et les services les meilleurs et au moindre prix. L'idéologie sous-jacente étant que "l'humain est bon par nature"6. L'autre camp, versus communisme, considère qu'il est indispensable de contrôler drastiquement l'économie, l'idéologie sous-jacente étant que "l'homme est un loup pour l'homme"7. C'est donc l'État qui peut garantir le bien-être de tous. Seul point commun entre ces deux camps, l'affirmation d'agir pour le bien-être de tous. Force est de constater qu'ils ont échoué tous les deux. Ils ont été mis en échec par la posture de rivalité qui, en favorisant l'individualisme, a donné raison à l'expression commune disant que "le pouvoir corrompt". Les humains ont donc fait leur propre malheur, à leur insu, faute d'avoir vu le piège qui est en eux et dans lequel la rivalité s'enracine : l'ego.

4 Corporate - Nicolas SILHOL - 2016.

5 Théorie d'Adam SMITH, réputé être le père du capitalisme.

6 Théorie de Jean-Jacques ROUSSEAU au 18è siècle.

7 Théorie de Hobbes au 17è siècle.

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Fort de cette analyse préliminaire, nous proposons d'approfondir la question de l'ego, pour comprendre comment nous pouvons éviter de tomber dans son piège. Nous verrons aussi ce que nous avons à y gagner, tant pour l'humain que pour la Société.

Première clé du changement : la posture relationnelle d'apparentement

Nous, les humains, détenons à la fois le problème (l'ego) et sa solution. C'est encourageant et rassurant. Nous sommes en effet tous porteurs de quatre exigences fondamentales de sens, justice, paix et amour8, présentes en nous dès la naissance. Voyons comment elles se manifestent.

8 Amour au sens large partant de l'amour d'autrui qui fonde l'empathie jusqu'au sentiment amoureux.

Ces exigences fondamentales sont observables chez les enfants dès qu'ils commencent à maîtriser le langage. Ils cherchent à comprendre ce qui se passe autour d'eux et posent des questions, la plupart du temps très pertinentes mais souvent perçues par l'adulte comme de l'impertinence. Un enfant se faisant régulièrement rabrouer lorsqu'il pose des questions peut renoncer à vouloir comprendre ce qui se passe autour de lui. Il renonce donc à son exigence de sens. Il peut aussi se départir de son exigence de justice s'il est témoin d'injustices tout en constatant que les adultes s'en accommodent. Pour finir, il peut se détourner de son exigence de paix s'il vit dans un environnement tendu dans lequel il y a de nombreuses disputes. Il est rare qu'il renonce à son exigence d'amour. C'est même souvent par amour pour ses parents et pour obtenir leur amour, qu'il peut se soumettre à un mode éducatif de rivalité. Un enfant ayant renoncé à ses trois premières exigences fondamentales grandit avec l'idée qu'aimer l'autre c'est lui céder, mais il entrera lui aussi en rivalité et attendra que l'autre lui cède aussi parfois, en preuve d'amour. Tandis que lorsque l'exigence d'amour est connectée aux trois autres (sens – justice – paix), l'amour n'est plus conditionné à une soumission, il est un lien inconditionnel qui reste encore bien mystérieux.

L'ego se construit dès la petite enfance, lorsque le bébé commence à comprendre qu'il est une personne à part entière du fait que ses parents lui parlent, parlent de lui et parce qu'il commence à se reconnaître dans un miroir. Il est tout petit, dans les bras de son parent, et n'étant pas très sûr que c'est lui qu'il voit dans le miroir, il se tourne vers son parent pour en avoir la confirmation9. Il s'appuie donc sur la parole de son parent pour construire son sentiment d'existence, puis dès qu'il commence à parler il veut que sa propre parole compte. C'est pourquoi il fait des demandes et refuse de faire ce que ses parents lui demandent. C'est l'entrée dans la période appelée « période du non », appellation inappropriée car elle suggère que l'enfant aurait un besoin impérieux de s'opposer pour construire son identité propre, alors qu'il ne fait que vérifier la capacité de son parent à tenir compte de ce qu'il dit. La façon dont ses parents lui répondent est déterminante pour son futur.

Lorsque le parent est attentif aux demandes de l'enfant, discute avec lui pour trouver un terrain d'entente, nous disons qu'il a une posture relationnelle "d'apparentement". Pour l'enfant, le fait d'être régulièrement entendu par ses parents constitue une fondation identitaire solide lui permettant d'accepter une éventuelle déception lorsque son parent ne peut pas accéder à sa demande. Il sait que son parent a des raisons pour dire non car il lui reconnaît depuis le début une plus-value-de-savoir10. Ce qui le rassure, c'est de constater que son parent est capable de reconnaître qu'il a parfois raison. Il parle de sa place subjective de petit enfant et veut gagner de la liberté très tôt, quand il demande par exemple à descendre d'un trottoir tout seul sans donner la main. Lorsque son parent lui dit après avoir vérifié qu'il n'y a pas de danger "Bien, oui tu as raison mon chéri tu peux le faire tout seul !", l'enfant est content et rassuré. Si son parent diffère l'expérience pour des raisons de sécurité, il le comprend. Ils accèdent ainsi au mode relationnel d'apparentement. Ce  mode relationnel se caractérise par le fait que chacun a une place symbolique assurée et de même valeur, indépendamment des différences d'âge, de sexe, etc. La parole de chaque interlocuteur compte, les désaccords sont exposés et discutés à l'aune des quatre exigences fondamentales, c'est donc un mode relationnel détendu. L'enfant s'approprie la posture d'apparentement qu'il adopte avec tous les autres (frères, sœurs, copains, autres adultes, etc.).

9 Expérience théorisée par Jacques LACAN sous le nom de "stade du miroir".

10 Plus-value-de-savoir : terme emprunté à Jacques LACAN, que nous nous sommez approprié.

Revenons à la période du non. Lorsqu'au contraire le parent ignore ou rejette régulièrement les demandes de l'enfant, se mettant dans une posture de rivalité pour le faire céder, alors l'enfant se soumet ou fait pareil. Il peut tenter de passer en force en insistant, criant, mentant si besoin. Quoi qu'il en soit (soumission ou rébellion) cela conduit au mode relationnel de rivalité dans lequel il y a un dominant et un dominé. La place occupée dans la relation engage toute la personne au travers de son ego, lequel est flatté ou dégradé selon les situations. Plus le mode éducatif des parents est autoritaire, plus le socle identitaire de l'enfant est fragilisé, d'autant plus que dans son très jeune âge l'enfant n'a pas la capacité de mettre en cause le comportement de ses parents. Le fait que sa parole ne compte pas ou trop peu lui donne l'impression qu'il n'a pas de valeur. L'enfant peut aussi être débordé par un sentiment d'injustice (de ne pas être écouté) et commettre un acte violent pour lequel il est souvent puni. C'est donc sa violence visible qui est sanctionnée, tandis que celle invisible subie en amont est ignorée. Le risque est d'entrer dans un cercle vicieux similaire à celui de l'escalade de la violence sociétale11. L'enfant puni ressent encore plus fortement son sentiment d'injustice, il peut devenir violent à nouveau et se faire punir de plus en plus fort, etc. L'enfant s'approprie la posture relationnelle de rivalité et l'adopte avec tous les autres, versus domination ou soumission selon les situations.

Revenons une dernière fois à la période du non pour envisager le cas de figure d'un parent changeant régulièrement de posture relationnelle, passant de l'apparentement à la rivalité et inversement. C'est la conjoncture la plus fréquente. L'enfant ne peut pas s'installer dans la sérénité de l'apparentement mais il s'adapte. Quand son parent est dans l'apparentement il fait valoir son point de vue et tient compte de celui de son parent. Dès que ce dernier change de posture, il se soumet ou cherche à passer en force lui aussi. Prenant l'habitude de calquer sa posture relationnelle sur celle de la personne qu'il a en face de lui, l'enfant est sous son influence. Si son interlocuteur est dans la rivalité, il peut facilement se laisser entraîner à dire ou faire des choses qu'il peut regretter ensuite. Devenu adulte, il est sous l'influence des climats sociaux. Si ces derniers sont délétères il a du mal à s'en distancier.

Prendre conscience de ce qui nous a été transmis dans l'enfance est un premier pas dans la connaissance de nous-mêmes, cela peut nous permettre de reprendre la main sur notre vie. Repérer la posture relationnelle de nos interlocuteurs est utile pour gérer nos relations, notamment repérer à qui nous pouvons faire confiance.

11 Voir le commentaire du Chapeau de Merlin

Différencier les postures relationnelles d'apparentement et de rivalité

La posture de rivalité est repérable par la hiérarchisation des personnes. La personne se compare aux autres, se mettant en valeur ou s'auto-dévalorisant de façon ostensible ou en son fort intérieur. Elle hiérarchise aussi les autres entre eux au regard de leurs qualités, plus ou moins intelligentes, belles, riches, etc. De ce fait elle les admire ou les méprise facilement. Alors qu'une personne étant dans l'apparentement peut faire valoir ses points forts tout en reconnaissant ses points faibles. Elle fait de même avec les autres sans les sur-valoriser ni les disqualifier en tant que personne. Ce premier point de repère permet de se situer soi-même.

L'observation de l'usage du langage permet aussi de repérer la posture relationnelle. Dans l'apparentement la personne parle avec son interlocuteur d'égal à égal, avec empathie et bienveillance quelles que soient les différences d'âge, de sexe, de niveau d'étude, d'origine, de religion, d'orientation sexuelle, etc. Elle s'exprime donc posément, veillant à se faire comprendre de son interlocuteur, lui laissant du temps pour parler, argumentant éventuellement pour trouver un terrain d'entente avec lui. Elle s'appuie sur le sens de ce qui est dit, changeant d'avis si ce que l'autre  dit fait sens pour elle et, pour finir, sa parole l'engage. C'est ce que nous appelons le Rapport Symbolique au Langage (RSL). Les mots sont utilisés pour penser et ordonner ce qui se passe en nous, autour de nous et pour en dire quelque chose à l'autre sans chercher à le dominer.

Dans la rivalité, le rapport au langage est tout autre. La personne parle pour prendre l'ascendant sur son interlocuteur. Elle peut hausser le ton ou prendre un ton autoritaire, employer des mots trop compliqués ou des arguments cinglants, monopoliser la parole la coupant ou ignorant ce que l'autre dit, manipuler les sentiments et les informations et même dire une chose et son contraire. Ce qui compte c'est ce qu'elle dit dans l'immédiateté de la relation. Ce qu'elle a dit avant ne compte plus et si son interlocuteur le lui rappelle, elle nie l'avoir dit. C'est ce que nous appelons le Langage au Service de l'Ego (LSE). Versus domination, les mots sont utilisés pour obtenir quelque chose de l'autre ou pour se montrer comme étant supérieur. La manipulation des sentiments est fréquente, par la flatterie, en se victimisant pour susciter la culpabilité ou la compassion, en menaçant pour faire peur, etc. Quant à la manipulation de l'information elle est plus difficile à repérer, pourtant elle est fréquente car les non-dits sont une pièce maitresse du LSE. A priorri, si nous avons du mal à comprendre ce que l'autre nous dit, où il veut en venir, à savoir ce qu'il pense vraiment, nous pouvons en déduire qu'il est dans la rivalité. Dans le LSE versus soumission, les mots sont utilisés pour acter la subordination en se taisant ou s'auto-dévalorisant.

Nous sommes nombreux à avoir été conditionnés à la rivalité par l'éducation et les influences sociales et sociétales. C'est le plus souvent inconscient, mais parfois pleinement assumé car l'influence sociale pèse lourd sur nous. Le film "Violence des échanges en milieu tempéré"12 montre comment un jeune homme intelligent et sensible s'éloigne peu à peu de ses exigences fondamentales sous l'emprise de son milieu professionnel. Son ego étant valorisé par son salaire, la notoriété de son entreprise et par le discours flatteur qui y est distillé, il finit par être fier d'effectuer le sale travail qui lui est demandé.

Il est salutaire de repérer notre éventuel conditionnement à la rivalité et de comprendre qu'il n'est jamais trop tard pour nous en déconditionner. Nous en ressentons alors un mieux-être immédiat du fait de nous reconnecter avec nos quatre exigences fondamentales (sens – justice – paix - amour) et parce que cela pacifie nos relations. Nous n'avons plus besoin de compenser une éventuelle mésestime de nous-mêmes par la recherche permanente d'une reconnaissance sociale. Et lorsque nous nous trouvons face à quelqu'un se mettant en rivalité avec nous, nous arrivons à ne pas nous soumettre sans envenimer la relation pour autant13. La généralisation de ces changements personnels dans une organisation sociale impacte son fonctionnement, mais cela prend plus de temps qu'au niveau individuel. L'apparentement en se développant aura aussi des effets sur la grande Pyramide, nous pouvons raisonnablement les espérer pour les générations à venir.

12 Film de Jean-Marc MOUTOU - 2004.

13 Voir les conseils dans l'article Penser nos relations.

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L'apparentement est une première clé pour pacifier notre Société. Elle est indispensable car il serait illusoire de vouloir une Société plus juste et plus pacifiée sans nous appliquer à trouver nous-mêmes un positionnement relationnel juste et paisible. Pour autant, cette première condition n'est pas suffisante.

Deuxième clé du changement : le modèle d'organisation permaculturel (la Fleur)

Nous avons déjà explicité en quoi la grande Pyramide est porteuse d'injustices14. Poursuivons le raisonnement. Étant donné que la recherche exacerbée de rentabilité financière a été le moteur de la vie économique, il est apparu toutes sortes de moyens d'enrichissement. À coté de l'économie réelle répondant à des besoins, ont émergé une économie rapportant des dividendes aux actionnaires, une économie de la finance faisant de l'argent avec l'argent par de simples transactions et une économie de l'ombre prospérant avec des commerces illicites. Dans la grande Pyramide, réussir sa vie équivaut à gagner beaucoup d'argent.

Le fait que l'argent hiérarchise les humains est flagrant au niveau des salaires et des revenus (toutes ressources confondues). Les jeunes ont été massivement incités à faire un "Bac + 5" par l'annonce de rémunérations avantageuses, mais mais ils sont aussi nombreux à déchanter car il n'y a pas de places pour tous à l'échelon des rémunérations correspondantes. Les performances sportives ou artistiques sont aussi sur-valorisées financièrement (et narcissiquement par les médias), certaines personnes étant propulsées au rang de stars. Pour d'autres, ce sont les concours de toutes sortes  avec des gains d'argent à la clef qui motivent l'entrée en compétition. Ce phénomène touche tous les domaines : culture générale, beauté, cuisine, danse, capacité d'adaptation à des milieux hostiles, etc. Pour les personnes n'ayant pas de compétences monnayables, il leur reste les paris ou les jeux de hasard qui vendent l'illusion que chacun a sa chance. Il est pourtant clair que l'égalité des chances est un leurre dans la grande Pyramide.

Il existe un modèle d'organisation sociale non pyramidal et compatible avec nos exigences fondamentales (sens – justice – paix – amour).  Il a été inventé par deux Australiens dans les années 7015 mais n'est pas vraiment connu du grand public. C'est un modèle qui se décline à toutes les échelles, le voici à celle de la Société.

14 Voir le schéma représentant le processus d'aspiration de l'argent et la suprématie des intérêts privés sur les pouvoirs politiques nationaux.

15 Modèle permaculturel de Bille MOLLISON et David HOLMGREN.

Avec ce modèle, que nous appelons la "Fleur", aucun domaine de compétences n'est sur-valorisé, puisqu'ils sont situés chacun dans un pétale d'égale importance. Ils sont interdépendants. Il n'y a pas de personnes sur-valorisées non plus. Au cœur de ce modèle ont été placés l’Éthique et les trois principes fondamentaux de la permaculture : prendre soin de la nature, prendre soin de l'humain, partager les richesses. Les auteurs de ce modèle considèrent, tout comme nous, que c'est nous tous qui construisons notre Société. Ils l'ont illustré par une flèche partant du centre de la structure et traversant tous les secteurs d'activité. Cette flèche circulaire signifie que chacun peut s'emparer des trois principes fondamentaux et modifier son comportement en conséquence, quelle que soit sa place dans la société : agriculteur, policier, entrepreneur, avocat, artisan, artiste, homme politique, enseignant, etc. Les auteurs parlent de « révolution douce ». L'expression peut surprendre, mais à la réflexion elle est pleine de sens. Il s'agit bien d'une révolution menant à un changement radical de paradigme ; pour autant cette transformation peut s'opérer sans passer en force contre quiconque.

Nous sommes loin, très loin de la Fleur, tellement loin que cela peut paraître utopique. Mais l'utopie a une utilité, elle peut nous aider à tendre vers ce qui fait sens pour nous, elle nous montre le chemin. Toutefois, nous n'atteindrons pas la Fleur demain car partant de la grande Pyramide, le chemin sera long. Le simple fait de s'y engager signifie que nous sommes en train de lâcher prise au niveau de la rivalité et de la compétition sociale. Ce changement nous semble souhaitable d'un point de vue politique (pour plus de justice sociale) et d'un point de vue psychologique (pour plus de sérénité).

Le modèle permaculturel peut s'appliquer à toutes les organisations sociales quelle que soit leur taille. Amorcer la transformation d'une organisation pyramidale peut se faire par le haut, si les personnes nommées ou élues au sommet sont vraiment dans l'apparentement, parce qu'elles en valorisent toutes les caractéristiques. Elle peut aussi être enclenchée par la base à partir du moment où un nombre suffisant de personnes s'ancrent dans la posture d'apparentement. Atteindre le seuil nécessaire se fait progressivement.

Ne minimisons pas les difficultés. Nous savons que les personnes étant dans la rivalité ont gravis plus facilement les échelons des organisations pyramidales et sont donc majoritaires sur les postes décisionnaires. Elles mènent une politique visant à favoriser les personnes qui maintiennent ce statu quo pyramidal, c'est à dire celles qui sont aussi dans la rivalité. Il y en a à tous les échelons et c'est toujours la même dynamique qui fonctionne. Elles agissent pour leurs intérêts, visent à obtenir quelques avantages pécuniaires, matériels et symboliques. C'est du « donnant-donnant », toutefois, les avantages obtenus sont de plus en plus maigres au fur et à mesure que l'on descend vers les échelons les plus bas.

Les personnes étant dans l'apparentement sont souvent mal à l'aise dans ces organisations, car elles s'appliquent à la bonne exécution de leur mission. Elles s'épuisent à faire remontrer les problèmes de fonctionnement pensant que les choses peuvent être améliorées, postulent à des grades décisionnaires pensant pouvoir agir dans ce sens. Malheureusement, elles sont souvent déçues voire frustrées devant des décisions insensées et/ou injustes. Il ne leur resterait qu'à partir mais ce n'est pas toujours possible, alors elles s'accommodent. Certaines désinvestissent leur travail, ne le faisant qu'a minima mais le vivant mal. D'autres prennent une posture d'opposition radicale, passant de l'apparentement à la rivalité parfois violente. Dans ces cas là, c'est leur violence visible qui est sanctionnée, la violence structurelle et systémique de l'organisation étant ignorée. Nous retrouvons là encore le cercle vicieux que nous avons déjà décrit : violence invisible (structurelle et systémique) – débordement violent visible (passage à l'acte isolé ou conflit social) – sanction de la violence visible sans prendre en compte la violence invisible – nouveau débordement violent – montée en puissance des sanctions contre les violences visibles, etc.

Aborder le fonctionnement des organisations pyramidales d'une manière stratégique permet d'analyser ce qui s'y passe, de se protéger et d'élaborer des évolutions. Le mieux est de parler d'abord discrètement avec les personnes étant dans l'apparentement, ce qui permet de libérer la parole en toute sécurité. Il peut ensuite y avoir des prises de paroles collectives pour promouvoir de nouvelles pratiques, par exemple la prise de décision par consentement. C'est une alternative à la recherche d'unanimité qui est difficile à obtenir et au vote qui favorise les alliances et les rapports de force (donc les egos). Les animateurs16 de la réunion sont garants du fait que l'ego de chacun est mis en sommeil afin que les discussions se déroulent dans l'apparentement. Chacun est alors en capacité de remettre en cause ses propres idées lorsque quelqu'un démontre qu'elles entravent l'avancée vers l'objectif commun. Chacun peut aussi reconnaître la pertinence d'une idée avancée par quelqu'un qu'il percevait auparavant comme un rival. L'intelligence collective est alors à son efficience maximum, les décisions actées permettent d'avancer vers l'objectif commun dans un climat paisible. L'idée globale des prises de parole collectives est de s'en référer à nos exigences fondamentales de sens, de justice, de paix et d'amour. N'oublions pas qu'elles sont présentes en nous tous, quelle que soit la place occupée dans l'organisation. Nous pouvons donc, en les incarnant, les faire résonner chez les personnes qui s'en étaient éloignées. Ces dernières peuvent alors éventuellement réorienter leurs actions dans le sens de ces exigences.

Des personnes sont ainsi amenées à changer radicalement leur mode de vie. Elles sont de plus en plus  nombreuses et témoignent de leur expérience. Non seulement elles ne regrettent rien mais elles y gagnent aussi quelque chose qui n'a pas de prix, l'accès à la joie. La joie est l'émotion par excellence qui participe de ce qui nous rend heureux, elle est impossible à ressentir au détriment de quelqu'un, donc impossible à ressentir dans le cadre d'une relation de rivalité (dans laquelle il y a toujours un dominé), impossible à ressentir quand notre réussite sociale se fait au détriment de d'autres personnes. De plus, la joie est amplifiée lorsqu'elle est partagée. Vous comprenez pourquoi il y a de plus en plus de personnes qui ré-orientent leur vie pour la mettre en cohérence avec leurs exigences fondamentales.

16 Le co-animateur reste un peu plus en retrait pour avoir le recul nécessaire permettant d'aider l'animateur si nécessaire

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Avec les deux premières clés, l'apparentement et le modèle permaculturel, nous pouvons commencer à rendre notre environnement social plus juste et plus paisible. Voyons maintenant comment intervenir sur le fonctionnement systémique de la grande Pyramide, dont nous savons qu'il nous est préjudiciable (processus d'aspiration de l'argent vers le haut - suprématie des intérêts privés sur les pouvoirs politiques).  

Troisième clé du changement : passer à un système vertueux

Le système est souvent invoqué pour justifier des injustices et des incohérences tout en nous laissant entendre que nous n'y pouvons rien. Par exemple si l'argent va toujours aux plus riches c'est à cause du système. Quant à nous (les auteurs), nous avons évoqué le rôle des actionnaires et des consommateurs dans ce processus d'aspiration de l'argent. Nous allons essayer de comprendre plus précisément ce qui se passe au niveau du système en commençant par en donner une définition. Les connaissances provenant de la psychologie des groupes vont nous être utiles. 

Il est admis qu'un groupe est constitué de la somme de ses membres et d'une dynamique collective17. Cette dynamique collective dépasse chaque individu pris isolément, elle est le reflet des  comportements les plus répandus dans le groupe. En tant que dynamique, elle produit un système qui se développe pour lui-même à l'intérieur du groupe, quelle que soit sa taille.

17 Le psycho-sociologue Kurt LEWIN (1890-1947) est à l'origine de cette théorie que nous nous somme appropriée.

Prenons l'exemple d'un groupe dans lequel la majorité des membres est dans la posture de rivalité. Nous avons déjà dit qu'il se crée alors des camps qui s'opposent, mais la rivalité peut aussi  unir le groupe contre un adversaire situé à l'extérieur au goupe. Quoi qu'il en soit, la dynamique collective sera dans l'affrontement. Si c'est un conflit interne le discours dominant sera clivé par l'opposition du "pour" et du "contre", mais sera unifié autour de l'idée qu'il faut choisir son camp. Si le groupe affronte un rival extérieur, le discours dominant sera qu'il faut être loyal envers le groupe, faute de quoi la personne pourra être exclue ou devenir elle-même la cible des attaques du groupe. La dynamique d'affrontement peut donner lieu à des violences sans limite, d'autant plus quand elle est majorée par son développement systémique qui échappe au contrôle des individus. C'est pour cette raison que c'est en amont qu'il faut agir pour éviter les violences.

Le système actuel  

Dans la Société, la rivalité est la posture la plus répandue parce que nous y avons été incités par l'éducation (pour un grand nombre d'entre nous) et par la pression sociale. Donc les comportements les plus fréquents sont :

- Se comparer : vouloir être "plus" (riche, fort, performant, etc) que les autres et avoir "plus" (de pouvoir, de notoriété, d'argent, etc.), parce que notre valeur en dépend ;
- S'imposer : passer en force par l'autorité, l'intimidation ou la manipulation pour arriver à ses fins ;
- Se soumettre (quand on ne peut pas s'imposer) : laisser dire et laisser faire les personnes qui s'imposent pour avoir la paix ou en les admirant de savoir dominer.
- Comparer les autres entre eux : les admirer ou les mépriser selon qu'ils sont perçus dans le "plus" ou le "moins".
    
    Conformément à la loi sur les groupes, nous retrouvons ces comportements dans notre dynamique collective, c'est à dire dans le discours dominant véhiculé par les médias, les réseaux sociaux, les films et les séries, la publicité, etc. Il y est admis que des personnes valent plus que d'autres, qu'il y a besoin de chefs, que la compétition est naturelle, qu'il est normal que ceux ayant des facilités réussissent mieux que les autres et soient favorisés, qu'il faut des gagnants et des perdants, que pour être un gagnant il faut savoir s'imposer, se faire valoir et masquer ses faiblesses, etc. Dans notre dynamique collective actuelle, des personnes, propulsées au rang des "people" (artistes, sportifs, hommes d'affaires, hommes politiques) s'autorisent des comportements égoïstes ou irrespectueux qui sont acceptés et excusés du fait de leur talent et/ou de leur statut. La publicité fait preuve d'une grande créativité en sollicitant la rivalité sous toutes ses formes, avec succès puisque cela continue.

Suite logique de cette dynamique collective, notre système développe le "toujours plus" sans limite :

- Toujours plus d'argent avec la recherche excessive de rentabilité qui a donné naissance au processus d'aspiration de l'argent vers le haut et à l'accumulation ;
- Toujours plus de pouvoir et de notoriété en gravissant les échelons des organisations sociales et de la grande Pyramide ;
- Toujours plus vite car le temps c'est de l'argent. Nous n'avons pas le temps de réfléchir suffisamment pour régler nos problèmes. Il faut trouver rapidement des solutions, même si elles ne les règlent que partiellement et/ou aggravent d'autres problèmes que nous avons par ailleurs. Par exemple nous accumulons des lois, malgré qu'elles soient parfois en contradiction les unes avec les autres et pas toujours applicables. Des juristes reconnaissent même parfois qu'il y en a trop ;
- Toujours plus de communication. Là encore il y a une surenchère. Exister médiatiquement, sur internet et sur les réseaux sociaux est devenu indispensable pour développer une activité.  Nous sommes sur-sollicités pour nous exprimer, voter,  « liker » (aimer), et Internet regorge d'expressions réactives, insensées, péremptoires, non respectueuses, violentes, d'autant plus qu'elles se font sous couvert d'un pseudo. L'important c'est de communiquer, le système n'a que faire de ce qui est dit. Ce développement systémique de la communication disqualifie le langage lui-même. Lorsque nous disons d'un discours qu'il n'est "que de la Communication" nous n'en sommes pas dupes.

Maintenant que nous avons décelé le lien qu'il y a entre le système et nos comportements les plus répandus, via notre dynamique collective, nous comprenons que nous pouvons agir pour que le système devienne vertueux.

Développer un système vertueux

En nous emparant massivement des deux premières clés du changement, l'apparentement et le modèle permaculturel, nous changerons de comportements. Les plus répandus seront donc :

- Se comparer en prenant en compte nos points forts et nos points faibles sans que cela n'engage notre valeur intrinsèque ;
- Chercher un terrain d'entente au lieu de s'imposer. Argumenter pour faire comprendre à l'autre le sens de notre point de vue et écouter ses arguments. Changer d'avis lorsqu'ils sont convaincants au regard de nos exigences fondamentales ;
- Résister au lieu de se soumettre à ceux qui passent en force, sans envenimer la relation pour autant :
- Comparer les autres entre eux en reconnaissant leurs points forts tout autant que leurs points faibles. Les aider éventuellement s'ils le souhaitent et si nous en sommes capables.

Nous retrouverons ces nouveaux comportements dans notre dynamique collective, le discours dominant sera donc dans leur continuité : nous avons tous des points forts et des points faibles et ce n'est pas grave. Les échecs font partie de la vie, de l'apprentissage, ils peuvent nous permettre de progresser. Le droit à l'erreur n'est pas un laisser-passer pour en faire une autre. La réussite de choses exceptionnelles (en sport, art, artisanat, etc) est le résultat d'un parcours fait de renoncements, de doutes et d'échecs surmontés, etc. Nous apprenons tout au long de notre vie. Nous sommes tous porteurs d'un ego qui nous pousse à l'individualisme et qu'il faut apprendre à contenir pour qu'il ne prenne pas le pouvoir en nous. Que nous sommes aussi porteurs de quatre exigences fondamentales qu'il nous faut cultiver pour nous-mêmes et pour la paix sociale, car c'est grâce à elles que nous pourrons construire une Société dans laquelle chacun aura une place bien considérée.

Avec un tel discours dominant, notre dynamique collective produira un système qui développera la recherche de sens, de justice, de paix et d'amour et qui s'inscrira dans une nouvelle temporalité. Ainsi nous prendrons du temps pour :

- Réfléchir aux conséquences de nos choix (paroles et actions) afin de vérifier qu'ils sont en cohérence avec nos exigences fondamentales ;
- Chercher des solutions à nos problèmes en les historisant (ils ne surgissent jamais de nulle part) et en globalisant la réflexion pour ne pas impacter négativement d'autres domaines ;
- Faire bien ce que nous entreprenons, ce qui est une source de satisfaction ;
- Prendre soin de soi et des autres, pour se remettre de la perte d'un être cher, accueillir au monde un nouvel être, cultiver l'amour, contempler la beauté de la nature ou de l'art, etc.

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Le système ayant un développement systémique autonome, dépourvu de pensée et de sentiment, il s'est développé jusqu'à maintenant au détriment des humains. C'est à dire en contradiction avec nos exigences fondamentales. Nous avons cru que nous ne pouvions pas le modifier, mais maintenant nous savons que nous avons le pouvoir de créer un système vertueux. C'est la troisième clé qui nous permettra d'avancer sur le chemin menant à la Fleur. Il en faut une quatrième.

Quatrième clé du changement : un objectif consensuel mondial

L'évolution de l'humanité a commencé il y a plusieurs millénaires. Nous avons beaucoup progressé démographiquement et techniquement et nous sommes arrivés à fabriquer des armes de plus en plus efficaces et sophistiquées permettant des destructions massives. Ce développement est évidemment en corrélation avec la rivalité qui s'est développée entre les nations. Nous en sommes arrivés là parce que nous avons été aveuglés par les lumières du progrès scientifique et technique. Nous n'avons pas vu que derrière les projecteurs il y avait des humains qui avaient le pouvoir de choisir ce qui allait être mis en lumière. Faisons une rétrospective rapide de l'évolution de deux grands courants de pensée dans l'histoire de la civilisation occidentale pour comprendre les raisons de cette évolution mondiale.

Le courant scientifique et technique

D'un côté des personnes se sont engagées dans le développement technique, ce qui a permis dans un premier temps de résoudre des problèmes de survie de l'espèce. La sédentarisation et l'accès à une relative sécurité a ouvert les voies de la science, de la philosophie et de l'exploration de la planète, tandis que le progrès technique épargnait à l'humain des tâches éprouvantes et peu épanouissantes. Tout récemment, le progrès informatique a contribué à l'accélération de la mondialisation de l'économie et à l'entrée dans l'ère de l'économie de la finance. Pour finir, des recherches scientifiques et techniques ont été accaparées par des personnes déjà riches pour spéculer sur les futures découvertes. Tous les domaines d'activités sont concernés : le numérique, la médecine,  le spatial,  la génétique, la production agricole et industrielle, etc.

Concernant l'industrie, l'extraction des ressources naturelles devenant de plus en plus difficile, les multinationales investissent dans des procédés innovants. Elles ne se préoccupent pas des dégâts collatéraux qu'ils provoquent sur la nature et sur les populations environnantes. Les collusions d'intérêts avec les politiques et/ou les pressions s'exerçant sur eux, aboutissent à la signature des autorisations d'extractions. Ces nouveaux procédés nous sont d'ailleurs présentés par les hommes politiques et par les grands médias comme étant de belles avancées, « c'est le progrès » nous dit-on.

Le courant scientifique et technique revendique et nous fait croire que le progrès est l'extension sans limite de nos connaissances et de nos capacités techniques. Cette idée, conjuguée avec l'individualisme et l'envie consommatrice, nous a amené à penser que la clé de la liberté et du bonheur serait dans la satisfaction de nos désirs individuels sans restriction. L'expression commune « il n'y a pas de problèmes il n'y a que des solutions » nous incite à vouloir trouver trop rapidement des solutions. Notre course en avant nous fait éviter la question suivante pourtant cruciale : au service de quoi le progrès est-il mis ? Ceux qui osent poser cette question sont taxés de vouloir « revenir à l'époque de la bougie ». Les tenants du courant scientifique et technique tentent, avec ce type de réponse, d'invalider la pertinence de cette question pour s'exempter d'une discussion argumentée.

Revenons au début de l'histoire de notre civilisation pour envisager l'autre courant de pensée et son évolution.

Le courant philosophique

Les religieux et les premiers philosophes se sont toujours interrogés sur le sens de leur existence et de leurs actions. Ces premiers penseurs raisonnaient à l'échelle d'une vie humaine, de l'organisation sociale de leur communauté et de ce qu'ils percevaient du cosmos à l’œil nu. Lorsque la planète a été appréhendée dans son ensemble, ils ont pensé la complexité du monde. Ce n'est qu'au début du XXe siècle que certains penseurs ont interrogé l'impact de l'activité humaine sur la planète et sur l'humanité. En 1931, Paul Valéry ouvre cette question avec une phrase devenue  connue : « Le temps du monde fini commence ». Elle n'a pas eu les effets attendus... faisons un dernier retour en arrière pour en comprendre les raisons.

Conséquence dramatique de la scission des deux courants

Au cours de l'histoire, des personnes ont incarné l'unité de la connaissance dans laquelle étaient réunis le courant scientifique et technique et la réflexion philosophique. Hippocrate et Léonard de Vinci, entre autres, étaient à la fois des scientifiques et des philosophes. Avec le développement de la science, il est devenu impossible à un seul homme d'appréhender toutes les connaissances de son époque. Ces dernières ont alors été réunies dans des encyclopédies. Il est apparu ensuite une césure entre le courant scientifique et le courant philosophique. Elle est repérable avec l'apparition d'oppositions verbales. Il y eu d'un coté les « sciences exactes » et de l'autre les « sciences humaines », ou encore les « sciences dures » et les « sciences molles ». Ces nominations ont induit une hiérarchisation qui a relégué le courant philosophique au second plan.

Le développement effréné de la science et de la technique a provoqué une augmentation de la consommation par l'invention sans limite de nouveaux produits. Il participe maintenant à l'accélération de la sur-consommation et à l'épuisement des ressources naturelles. Si nous continuons dans cette voie et à cette allure, en évitant d'interroger la finalité du progrès, nous irons tout droit vers le Chapeau de Merlin18.

18 Voir le schéma plus haut

Le courant altruiste et bienveillant

Heureusement, l'avertissement de Paul Valéry est maintenant pris au sérieux. Un grand nombre de personnes et de mouvements citoyens s'en emparent. Parmi ces derniers, l'un nous semble particulièrement pertinent, c'est le mouvement qui prône de ralentir les activités humaines, le mouvement "Slow"19. La slow life (vie lente) permet de prendre le temps de travailler, manger, se déplacer, contempler la nature et les beaux ouvrages, etc. Elle se développe dans tous les pays. En ralentissant, nous réduisons de facto notre empreinte écologique car c'est l'accélération de l'activité humaine (et sa futilité) qui nous a placés face à l'urgence climatique. Ralentir est facile, à la portée de tout le monde, cela ne nous coûte rien et nous fait du bien.

Faisons une petite parenthèse pour évoquer la pandémie Covid-19 qui a contraint l'humanité à ralentir brutalement et drastiquement son activité. L'aviation, emblème de notre mode de vie de sur-consommateurs pressés, est restée clouée au sol. Bien sûr la Covid-19 a provoqué et provoque encore des drames mais il ne faudrait pas que cela nous empêche de réfléchir posément à la situation. Pour l'instant, la couverture médiatique passant de la minimisation à la dramatisation et surfant sur les polémiques, le déclenchement d'une guerre économique axée sur les produits nécessaires à la lutte contre le virus, montrent que la rivalité n'est pas appropriée pour faire face à ce danger. L'apparentement serait plus efficace. Pendant le confinement, des personnes ont ressenti une baisse de stress du fait d'avoir du temps pour elles-mêmes ce qui leur a permis aussi de renouer des liens avec des personnes perdues de vue. Certaines ont exprimé clairement le souhait de ne pas reprendre leurs activités sur le même rythme qu'avant. Pourrions-nous voir dans la Covid-19 un mal pour un bien ? Une occasion de repenser toutes nos activités, pour les ralentir progressivement, pour vivre mieux en préservant notre planète ?

Des documentaires, des conférences, des livres, de plus en plus nombreux, nous invitent à réfléchir au sens de nos actes, ainsi qu'à leur impact à l'échelle de la planète. Un nouveau mode de vie apparaît, affranchi de la hiérarchisation et de la compétition sociale, libéré aussi de l'influence de la mode et de la publicité qui nous poussent à sur-consommer. En consommant mieux et moins nous pouvons payer le prix réel du travail et permettre ainsi aux acteurs économiques de vivre de leur activité. Nous désamorçons le processus d'aspiration de l'argent vers le haut. Nous collaborons au lieu de rivaliser, nous prenons le temps de profiter pleinement du présent, etc.

Continuer sur cette nouvelle voie fera évoluer la grande Pyramide à l'inverse du Chapeau de Merlin. Schématiquement, cela revient à en repousser les bords vers l'extérieur et en extrapolant nous arriverons à une nouvelle structure de société, trapézoïdale.

19 Mouvement né en Italie (1986), en réaction à l'émergence de la restauration rapide. il s'est internationalisé et a a gagné d'autres domaines : slow city, slow média, slow transports, slow voyages, etc.

Dans cette organisation, le "Trapèze", les écarts de revenus seront structurellement contenus dans des proportions raisonnables et la compétition sociale s'estompera. En veillant à ce que les pouvoirs politiques ne soient pas supplantés par des intérêts privés, nous stabiliserons cette nouvelle structure. L'injustice et la violence diminueront et nous pourrons avancer plus facilement sur le chemin menant à la Fleur. Cette première étape, le Trapèze, sera sans doute la plus difficile à atteindre car elle suppose que les humains se déconditionnent massivement de la rivalité pour s'ancrer dans l'apparentement.

Des signes nous montrent que le monde bouge. L'apparentement prend sa place, non seulement parce qu'il correspond à nos aspirations profondes mais aussi parce qu'il est efficace. Des chefs de petites et moyennes entreprises le savent depuis longtemps et le mettent en œuvre . Ils veillent à ce que leurs employés soient bien traités et trouvent du sens à leur travail. Ainsi ils les fidélisent et obtiennent une meilleure qualité de travail. Depuis quelques années nous assistons à un revirement dans le management au sein de très grandes entreprises. Elles se mettent à veiller au bien-être de leurs employés (salles de repos, de sport, séances de yoga, de massages, etc.) et favorisent la qualité des relations entre eux. Si elles le font, c'est qu'elles ont perçu la plus-value financière qu'elles peuvent en retirer. Le « brainstorming »20 (qui favorise la résolution de problème) est efficace uniquement si chacun se sent libre de parler sans peur du jugement des autres ou de l'exclusion. Leur bienveillance n'est donc pas gratuite, mais prenons les choses du bon côté. Si elles abandonnent le management par la rivalité, c'est bien la preuve qu'il est contre-productif.

L'apparentement est vraiment la première des clés. Elle permet d'aller vers le modèle d'organisation permaculturel, de produire un système vertueux et elle nous ouvre la voie vers un consensus mondial.

20 Brainstorming : technique de résolution créative de problème.

Vivre mieux, en paix sur la terre

Puisque la Société est actuellement pyramidale, nous pourrions nous inspirer du modèle des compagnies de sapeurs-pompiers qui sont aussi très hiérarchisées mais fonctionnant très bien21 ?Leur mission (sauver les personnes et les biens) fait consensus et guide les actions ainsi que les prises de décisions. Pourrions-nous placer le désir de Vivre mieux, en paix sur la terre à la même place que la mission des sapeurs-pompiers ? En faire un objectif commun passant avant nos désirs personnels ? C'est d'ailleurs notre intérêt personnel même si cela peut paraître paradoxal, nos exigences fondamentales de justice et d'amour font qu'il est impossible d'être pleinement heureux dans un monde produisant structurellement et de façon systémique toujours plus de misères et de malheurs.

Certains pays se sont déjà engagés sur cette voie avec le concept du "Buen vivir"22 (Vivre bien). Il est tout à fait compatible avec nos exigences fondamentales et introduit une notion supplémentaire devenue incontournable : la nécessité d'une relation harmonieuse des humains avec la nature. L'équateur et la Bolivie ont inscrit le Buen vivir dans leur constitution. Rien n'est parfait et ces pays sont en proie aussi à des difficultés, mais le consensus autour du Buen vivir les aidera à corriger les erreurs et à rester sur le chemin qu'ils ont décidé d'emprunter. 

Nous les Français, qui avons inscrit dans le marbre le triptyque Liberté – Égalité – Fraternité, nous avons aussi des choses à corriger. Le mot Liberté est trop souvent interprété sur le mode de la rivalité « je fais ce que je veux », donc en fait c'est la loi du plus fort qui fonctionne. N'est libre que celui qui s'impose. L'idée à cultiver serait plutôt dans la veine du sage proverbe « La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres », qui est du côté de la recherche d'un terrain d'entente, donc de l'apparentement. Nous pouvons accepter une limitation à nos désirs personnels lorsque nous en comprenons le sens. Concernant l'Égalité, elle est trop souvent interprétée au sens littéral de « la même chose pour tout le monde », ce qui est en contradiction avec notre exigence de justice. Illustration avec la mise en place de la TVA23, elle est la même pour tout le monde y compris pour ceux qui n'ont déjà pas de quoi vivre dignement, ce n'est pas juste. C'est pourquoi certaines voix s'élèvent pour demander que les produits de première nécessité soient sans TVA. Nous savons qu'il faut de l'Équité et non pas de l'égalité, preuve en est avec la création des Maisons Départementales des Personnes Handicapées qui visent à compenser les handicaps des personnes au regard de leurs difficultés et non pas de donner la même chose à toutes. Quant à la Fraternité, la question est de savoir si elle s'applique à tout être humain, auquel cas elle est en cohérence avec notre exigence d'amour au sens large (qui fonde l'empathie), ou si elle s'applique à certaines personnes seulement. Nous faisons en France des choses qui vont déjà dans le sens de l'apparentement et de nos exigences fondamentales, nous en faisons d'autres qui sont à contre-courant. Il faut accepter de le voir pour pouvoir les corriger.

Nous les citoyens des pays dits « riches », sommes-nous en capacité de reconnaître que nous avons fait fausse route avec notre modèle économico-politique et d'en tirer toutes les conséquences ? Nous avons une lourde responsabilité car certains pays en voie de développement marchent dans nos pas. C'est l'affaire de tous, pas seulement de nos gouvernants. La seule urgence à nos yeux est que chacun entre dans la dynamique de changement, l'essentiel étant de commencer. Cela peut être en effectuant nos déplacements à pied ou à vélo dès que possible plutôt qu'en voiture – en privilégiant les circuits courts pour que l'argent circule en bas – en limitant notre usage du numérique pour diminuer notre impact environnemental – en organisant nos vacances de façon plus écologique et éthique – en plaçant notre argent dans des organismes socialement responsables – en œuvrant pour qu'une organisation pyramidale devienne moins pyramidale  – en créant des entreprises coopératives qui partagent leurs bénéfices équitablement (les « SCOP ») - en votant pour des personnes qui incarnent leurs exigences fondamentales –  etc. La liste n'est pas exhaustive !

Ne sous-estimons pas le poids de nos actions. Nous, les citoyens, avons du pouvoir. Regardons encore en France, ce qui s'est  passé avec la demande de bio. Elle s'est généralisée et a été entendue par nos gouvernants, par tous les partis politiques ainsi que par les grands-groupes de l'agro-alimentaire. Ne soyons pas dupes, ils savent qu'ils doivent évoluer aussi sans quoi ils seraient en danger. Ils vont dans le sens de la demande et la demande c'est nous. Alors exigeons (haut et fort) par notre discours et nos actes non seulement du bio mais aussi des pratiques commerciales et de production éthiques et écologiquement responsables, des lois qui régulent et contrôlent réellement la vie économique afin que chacun puisse vivre dignement de son activité professionnelle quelle qu'elle soit. C'est ainsi que nous pourrons vivre ensemble en paix sur la terre et faire en sorte que chacun puisse accéder à ce que nous appelons le « bien-être universel » :

21 Voir le commentaire du schéma des structures pyramidales emboitées.

22 Buen vivir : concept à visée universaliste créé par Alberto ACOSTA en 2014.

23 TVA : créée par la France en 1954 elle a été adoptée par de nombreux pays.

Ce bien-être n'est pas gourmand en ressources naturelles, il met au premier plan la qualité de nos relations et la question du sens de la vie. Il n'impose rien de contraignant si ce n'est le respect de l'autre, des autres. Chacun reste libre de donner à sa vie le sens qu'il veut lui conférer. Nous n'avons aucune raison de ne pas y arriver à partir du moment où nous le désirons massivement et mettons tout en œuvre dans ce but. Le bien-être universel est comme le modèle permaculturel, comme le Vivre mieux, en paix sur la terre, ce sont des points de mire qui nous guident tout autant que des objectifs. C'est à notre génération de commencer, pour nous-mêmes et pour les générations à venir.  

§§§
 

Les quatre clés ouvrant la porte d'un véritable changement de Société sont évidemment complémentaires (apparentement – modèle permaculturel – système vertueux – objectif consensuel mondial). Tout converge. Le courant altruiste et bienveillant se développe bel et bien partout dans le monde. Il est encourageant de constater la diversité des voies convergeant vers lui. Certaines personnes le rejoignent en arrivant par le chemin de la politique, d'autres par le chemin de la méditation en pleine conscience, d'autres par celui de la religion et d'autres (comme nous les auteurs) par leur simple exigence de sens, de justice, de paix et d'amour.

Conclusion

L'humain a toujours cherché un modèle de société depuis la République de Platon. Nous avons testé l'ultra libéralisme au service du capitalisme, le communisme, les régimes autoritaires voire dictatoriaux associés parfois au capitalisme, sans parvenir à un régime satisfaisant. Pourrions-nous tenter le libéralisme raisonné et raisonnable, s'appuyant sur des citoyens raisonnés et raisonnables ? 

Nous pouvons prendre de nouveaux repères qui nous permettrons d'accepter une limitation à nos désirs individuels, parce que nous aurons compris que c'est impérieusement nécessaire à la justice sociale et à la paix. Les humains sont créatifs, ils ont déjà imaginé ce que pourrait être ce nouveau monde. Emmanuel DOCKÈS le décrit admirablement dans son roman "Voyage en misarchie"24.

24 Éditions du détour - 2017

Sommaire
Avant-propos
Introduction
La situation actuelle (la grande Pyramide) 
   Que risquons nous à perpétuer la situation actuelle ? 
Comprendre pour changer de trajectoire collective
Première clé du changement : la posture relationnelle d'apparentement
   Différencier les postures relationnelles d'apparentement et de rivalité  
Deuxième clé du changement : le modèle d'organisation permaculturel (la Fleur)
Troisième clé du changement : passer à un système vertueux
   Le système actuel 
   Développer un système vertueux
Quatrième clé du changement : un objectif consensuel mondial
   Le courant altruiste et bienveillant 
   Vivre mieux, en paix sur la terre 
Conclusion

 

Lexique

Apparentement Disposition à s'accorder avec les autres d'égal à égal, avec bienveillance et empathie au delà des différences quelles qu'elles soient (âge, niveau d'étude, origine, religion, orientation sexuelle, etc.). 
Bien-être universel Intégrité physique ; Sécurité affective ; Pouvoir éduquer ses enfants ; Un sens à la vie.
Chapeau de Merlin Organisation de la Société que nous risquons de voir advenir si les humains continuent dans la dynamique ayant fait advenir la grande Pyramide. Les intérêts privés resteront au dessus des pouvoirs politiques, les  écarts de revenus entre les très riches et les très pauvres continueront de se creuser. Les classes moyennes continueront de s'appauvrir et la partie restante protégera (avec les pouvoirs politiques) les plus riches du mécontentement des classes populaires grossissantes. L'injustice structurelle de la grande Pyramide ne peut que s'accroitre avec le Chapeau de Merlin et produire inéluctablement une augmentation de la violence.
Courant altruiste et bienveillant Mouvement citoyen planétaire ayant pour exigence que le progrès scientifique et technique soit mis au service du bien commun et du bien-être universel.
Exigences fondamentales Nous sommes tous porteurs de quatre exigences fondamentales de : sens, justice, paix et amour. Nous pouvons être contraints à y renoncer, souvent inconsciemment, quand elles sont trop mises à mal par nos expériences de vie. 
Fleur Modèle d'organisation de la Société en forme de fleur emprunté à Bill Mollison et David Holmgren. Chaque pétale représente une partie constituante de la Société, aucune  n'étant survalorisée. Au cœur de ce modèle il y a l’Éthique et les 3 principes fondamentaux de la permaculture : prendre soin de la nature, prendre soin de l'humain, partager les richesses. Chaque membre de l'organisation agit en cohérence avec ces principes ce qui pérennise la structure.
Langage au Service de l'Ego (LSE) Le langage est utilisé pour passer en force vis-à-vis des autres (intimidation-manipulation) ou pour se montrer comme étant supérieur.
Plus-value-de-savoir Concept emprunté à Jacques lacan que nous nous sommes approprié. Nous disons qu'avoir la plus-value-de-savoir est le fait d'avoir raison ou d'apporter une information ou un point de vue intéressant, chacun peut donc potentiellement la détenir.  Une personne étant dans la posture d'apparentement accepte facilement que son interlocuteur ait la plus-value-de-savoir, car elle conçoit que celle-ci circule entre tous.  Alors qu'une personne étant dans la posture de rivalité se l'accapare si elle se met en position de domination ou l'attribue sans aveuglément à l'autre si elle se met en position d'infériorité.
Posture relationnelle Façon dont une personne se conduit au cours d'une relation. Sur un continuum des postures relationnelles il y a la posture d'apparentement (égalité , bienveillance et empathie) à une extrémité et la posture de rivalité (domination/soumission et jugements) de l'autre coté. Une personne peut passer d'une posture à l'autre au cours d'une même relation, elle peut aussi s'ancrer de manière privilégiée dans l'une ou l'autre posture et changer d'ancrage au cours de sa vie.
Posture d'apparentement Être disposé à composer avec l'autre d'égal à égal, dans une attitude bienveillante et empathique. La posture d'apparentement est intrinsèquement liée à ce que nous appelons le « Rapport Symbolique au Langage » (RSL).
Posture de rivalité La relation est vécue comme un rapport de comparaison et de domination-soumission. La posture de rivalité est intrinsèquement liée au « Langage au Service de l'Ego » (LSE).
Pyramide (grande)
Organisation de la Société dans laquelle les places et les personnes sont hiérarchisées par l'argent. La survalorisation et les privilèges qui sont assortis aux places du haut de la Pyramide créent une compétition sociale et incitent à l'individualisme. Dans cette grande Pyramide, l'argent est aspiré vers le haut et des grands groupes d'intérêts privés ont supplanté les pouvoirs politiques nationaux, ce qui génère de plus en plus d'injustice et de violence.
Rapport Symbolique au Langage (RSL) Les mots sont utilisés pour penser et pour ordonner ce qui se passe en nous, autour de nous et pour en dire quelque chose à l'autre sans chercher à le dominer. Dans le RSL, le sens sert de point d'appui et la parole engage la personne.
Rivalité Disposition à se comparer à l'autre et à se sentir supérieur ou inférieur du fait de cette comparaison.  Le sentiment de supériorité justifie une prise d'ascendant sur l'autre ; le sentiment d'infériorité justifie une soumission.
Société Le mot Société, avec une majuscule, désigne la communauté humaine dans son ensemble. Les humains, du fait qu'ils ont développé les transports et les communications à l'échelle planétaire font société.
Trapèze Organisation de la Société dans laquelle les différences de revenus sont contenues dans des proportions plus raisonnables que dans la grande Pyramide, il y a donc moins de compétition sociale. Les pouvoirs politiques nationaux ne sont pas supplantés par des intérêts privés, ce qui permet de mettre en œuvre des décisions respectueuses du bien-commun et de la recherche du bien-être universel. Le Trapèze est la première étape du processus d'évolution de la grande Pyramide vers la Fleur. 

 RÉFÉRENCES 

AZAM Geneviève Le temps du monde fini. Éditions LLL – 2010
BILLÉ Michel La société malade d’Alzheimer. Érès – 2014
COCHET Alain et HERLEDAN Gilles Jouissez ! C'est capital. Éditions du sextant – 2008
COSTE Nathanael et DE LA MENARDIÈRE Marc En quête de sens. Documentaire – 2015
DEJOURS Christophe Souffrance en France. La banalisation de l'injustice sociale. Seuil – 2014
DEMOULLE Jean-Paul Les dix millénaires oubliés qui ont fait l'histoire. Quand on inventa l'agriculture,la guerre et les chefs. Fayard – 2019
DION Cyril et LAURENT Mélanie Demain. Documentaire – 2015
DOCKÉS Emmanuel Voyage en misarchie. Essai pour tout reconstruire. Éditions du détour – 2017
LACAN Jacques Séminaires I à XI. Éditions Seuil. Nous nous sommes appropriés certaines notions lacaniennes, notamment celles de « stade du miroir » et de « plus-value-de-savoir ».
MEIGNANT Michel L'Odyssée de l'empathie. Documentaire – 2015
MOUTOUT Jean-Marc Violence des échanges en milieu tempéré. Film – 2004
POULAIN Henri, GOETZ Julien et LAPOIS Sylvain Démocratie(s). Documentaire – 2018
QUERALT Laurent et PERON Julien C'est quoi le bonheur pour vous ? Documentaire – 2017
RABHI Pierre Vers la sobriété heureuse. Actes sud – 2010
ROBIN Marie-Monique Le monde selon Monsanto. Arté éditions – 2008
SERSIRON Nicolas Dette et extractivisme. La résistible ascension d'un duo destructeur. Éditions utopia – 2014
SERVIGNE Pablo et CHAPELLE Gauthier L'entraide. L'autre loi de la jungle. Édition LLL – 2017
SILHOL Nicolas Corporate. Film - 2016
STERN André Semeurs d'enthousiasme. Manifeste pour une écologie de l'enfance. Éditions l'instant présent – 2014
TOUSSAINT Eric Bancocratie. Éditions aden – 2014
WEISMAN Alan Homos disparitus. Flammarion – 2007
ZIEGLER Jean L'empire de la honte. Livre de poche – 2007